Pour acheter le cinquième numéro de la revue ALKEMIE, veuillez bien vous adresser à:
l'orecchio di van gogh via Nino Bixio, 120 60015 Falconara M. (AN) e-mail: Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
SOMMAIRE
Mihaela-Gentiana STANISOR, Quelques tentatives scripturales de remplir le vide
AGORA
Ciprian VALCAN, Statues et panthères....................................................................... 13
Eugène VAN ITTERBEEK, Cioran, lecteur des « révélations de la mort ».............. 17
Simona CONSTANTINOVICI, Paradoxe, abîme, jeu. Aspects stylistiques du
texte poétique de Paul Claudel.............................................................................. 25
DOSSIER THÉMATIQUE : LE VIDE
Massimo CARLONI, De l’abîme du néant à la plénitude du vide :
l’itinéraire spirituel de Cioran.............................................................................. 41
José Thomaz BRUM, Dieu, le vide et quelques choses de moindre importance............ 58
Odette BARBERO, Le vide : un essai de définition..................................................... 59
Heinz WISMANN, Atomos idea (traduit de l’allemand par Marc de LAUNAY)... 76
Emilian CIOC, Industries supplétives. Usure et recyclage............................................. 94
Mihaela GRIGOREAN, Le vide plein dans L’Évangile de Thomas –
herméneutique transdisciplinaire.......................................................................109
DÉS/DEUX ORDRES DU MONDE ET DU LANGAGE
Pierre FASULA, Réalisme littéraire et réalisme philosophique..................................127
Constantin MIHAI, L’Imaginaire et le discours obsessionnel. Étude de
psychologie culturelle...........................................................................................140
EXPRESSIS VERBIS
« Il n’y a d’autre autobiographie possible que le modeste journal de nos illusions »
Entretien avec Philippe LEJEUNE réalisé par Mihaela-Gentiana Stanisor.....151
ÉCHOGRAPHIES AFFECTIVES
Laurent FELS, à contre-jour........................................................................................161
Paul MATHIEU, La mansarde de la nuit.................................................................162
Eugène VAN ITTERBEEK, Trois poèmes sur la mort..............................................164
Monsif Ouadai SALEH, Poèmes................................................................................166
LE MARCHÉ DES IDÉES
Ariane LÜTHI, Deux poètes majeurs du XXe siècle ...................................................171
Aymen HACEN, Traduire le silence. L’expérience mystique de Mohamed Ghozzi............175
LISTE DES COLLABORATEURS..................................................................183
LISTE DES COLLABORATEURS
Odette BARBERO – maîtrise et DEA de Philosophie (Université Lyon
II), maîtrise de théologie (Faculté de théologie de Lyon). Docteur en philosophie
la philosophie cartésienne, Paris, L’Harmattan, 2005 ; Descartes ou le pari de l’expérience,
Paris, L’Harmattan, 2009, et de plusieurs études sur la philosophie et la littérature.
José Thomaz BRUM – docteur en philosophie à l’Université de Nice.
Il enseigne à l’Université Catholique de Rio de Janeiro. Traducteur des auteurs
français tels Gautier et Maupassant ainsi que de quatre ouvrages de Cioran. Auteur
de Schopenhauer et Nietzsche, L`Harmattan, 2005, avec une préface de Clément
Rosset (édition en langue portugaise : O pessimismo et suas vontades. Schopenhauer et
Nietzsche, Rocco, 1998).
Massimo CARLONI – études de sciences politiques et philosophie à
l’Université d’Urbino. Réalisateur du projet éditorial pour la traduction italienne du
livre de Friedgard Thoma, Per nulla al mondo. Un amore di Cioran (éd. l’Orecchio
di Van Gogh, 2009), dont il a écrit la postface, « Cioran in love ». Directeur de la
collection Cioran Inedito où seront traduits les écrits posthumes publiés chez les
Éditions de l’Herne et le Centre International de Recherche « Emil Cioran ». Il
prépare une étude monographique sur la pensée de Cioran.
Emilian CIOC – docteur en philosophie avec une thèse sur L’accomplissement
du nihilisme à l’époque moderne. Chercheur à la Faculté de Droit de l’Université
Babes-Bolyai de Cluj-Napoca. Traducteur d’ouvrages de philosophie française
contemporaine.
Simona CONSTANTINOV ICI – études universitaires à la Faculté de
Philologie de Timisoara. Maître de conférences à la chaire de Langue roumaine
de l’Université d’Ouest de Timisoara. Boursière du gouvernement français à
l’Université de Bourgogne. Membre de l’atelier littéraire « Arrièregarde » et de
la Société des jeunes universitaires de Roumanie. Auteure de livres de poèmes, de
romans et de travaux de spécialité : Casa cu taceri de toate marimile (La maison
remplie de silences de toutes dimensions; poèmes), 1996 – prix de début en poésie
« Gheorghe Pitut » ; 47. îngeri de catifea (47. anges de velours ; poèmes), 2008 ;
Colectia de fluturi (La collection de papillons; roman), 2005 – prix de début
en prose; Nepoata lui Dali (La nièce de Dali), 2009 ; L’espace entre les mots.
Polyphonies stylistiques, 2006; Sertarele cu fictiune. Manual de scriere creativa (Les
tiroirs à fiction. Manuel d’écriture créative), 2008 ; Dictionar de termeni arghezieni
(Dictionnaire des termes utilisés par Arghezi), I, II, 2008.
Pierre FASULA – (Université Paris I Panthéon-Sorbonne), agrégé de
philosophie, chargé de cours à l’Université Jean Moulin Lyon 3, enseignant en lycée,
prépare une thèse de philosophie sur Wittgenstein et Musil.
Laurent Fels – écrivain et professeur de littérature française au Lycée
Classique d’Echternach et au Lycée Nic Biever–Dudelange au Grand-Duché de
Luxembourg. Membre de l’Académie Européenne des Sciences, des Arts et des Lettres.
Collaborateur scientifique de plusieurs institutions littéraires dont la Société de
littérature générale et comparée et la Society for French Studies (Oxford University).
Auteur des livres : Arcendrile suivi de Nielles, poèmes avec une préface de Bernard Noël
(2009), Quête ésotérique et création poétique dans Anabase de Saint-John Perse (2009),
Regards sur la poésie du XXe siècle, tome 1 (2009), Jean Kobs : OEuvres complètes I, éd.
établie et présentée par L.F. (2009), Quête ésotérique et création poétique dans Anabase
de Saint-John Perse (2010).
Mihaela GRIGO REAN – études littéraires à l’Université Babes-Bolyai de
Cluj- Napoca; enseignante au lycée. Elle prépare une thèse de doctorat en philosophie
sur L’Évangile de Thomas - herméneutique transdisciplinaire. Auteure de l’article
Coordonate ale unei abordari transpoetice a Evangheliei dupa Toma, (Coordonnées d’une
approche transpoétique de l’Évangile de Thomas) publié dans Anuarul Institutului de
istorie «George Barit» de Cluj-Napoca – séries humanistica – VIII – 2010.
Aymen HACEN – ancien élève de l’École normale supérieure de Tunis,
agrégé de lettres modernes. Allocataire-moniteur de l’École normale supérieure Lettres
et Sciences Humaines de Lyon (entre 2006 et 2008). Assistant permanent à l’Institut
Supérieur des Langues Appliquées aux Affaires et au Tourisme de Moknine (Tunisie).
Poète et essayiste, auteur des volumes Stellaire. Découverte de l’homme gauche, 2006,
Alphabet de l’heure bleue, 2007, Le Gai désespoir de Cioran, 2007, Erhebung, 2008,
le silence la cécité (Découvertes), 2009. Directeur de la collection « Bleu Orient »
chez Jean-Pierre Huguet éditeur. Traducteur de l’arabe vers le français et vice versa.
Collaborateur à la traduction en arabe de Poème d’attente de Bernard Noël, ainsi que
L’instant de ma mort de Maurice Blanchot et Le Voyageur sans titre d’Yves Leclair
(en collaboration avec Mounir Serhani). Il prépare une version en langue arabe de
Mythologie de l’homme d’Armel Guerne et d’Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte.
Il a publié une version française de Il a tant donné, j’ai si peu reçu du poète tunisien
Mohamed Ghozzi.
Ariane Lüthi – docteur ès lettres de l’Université de Zurich, enseigne la
littérature comparée à l’Université de Strasbourg. Elle a publié Pratique et poétique
de la note chez Georges Perros et Philippe Jaccottet (Éd. du Sandre, 2009) et collaboré
à Place au public. Les spectateurs du théâtre contemporain (MetisPresses, 2008).
Ses recherches actuelles portent sur le fragmentaire, la traduction littéraire et l’oeuvre
de Joseph Joubert. Membre du comité de rédaction de la revue Variations et co-éditrice
des numéros 15/2007 (Discontinuité), 16/2008 (translatio), 17/2009 (Matière du
langage) et 18/2010 (Énigmes), elle collabore régulièrement aux revues CCP (Cahier
critique de poésie), Europe, RBL (Revue de Belles-Lettres).
Paul MATHIEU – licencié en philologie romane (Université de Liège).
Professeur de français et d’espagnol à l’Athénée royal d’Athus et à l’IEPSCF d’Arlon.
Poète: Les sables du silence, 1998; Solens, 1998; Les défricheurs de jardins, 2000;
Bordages, 2001; Bab suivi de Byzance, 2002; Dragons de papier, 2003; Marchant de
marbre, 2004; Ter, 2004; Graviers, 2004; Le chêne de Goethe, 2005; Qui distraira
le doute, 2006; Cadastres du babel, 2008; En venir au point, 2009. Auteur de
nouvelles: Le sabre, 1999; Les coquillages, 2000; collaborateur à divers journaux et
revues : Le Jeudi (Luxembourg), Pyro (Paris), L’Arbre à paroles (Amay), Les Cahiers
luxembourgeois (Luxembourg), Traversées (Virton). Auteur d’articles et d’études sur
Andersen, Mandiargues, Queneau, Cocteau, Colette, Picabia, Marguerite Yourcenar,
Ghelderode, Thomas Owen, Hubert Juin, Jacqueline Harpman, André Schmitz, Guy
Goffette, Jean-Pierre Verheggen, Jude Stéfan, Salah Stétié. Il a reçu le prix Arthur
Praillet pour l’ensemble de l’oeuvre poétique en 2009.
Constantin MIHAI – docteur ès lettres à l’Université Michel de Montaigne,
Bordeaux 3. Maître-assistant à l’Université Constantin Brâncoveanu de Râmnicu
Vâlcea. Spécialiste en histoire intellectuelle roumaine, anthropologie de l’Imaginaire
et histoire de la résistance anticommuniste. Auteur des livres: Arca lui Nae. Perspective
culturale asupra generatiei ’27 (L’Arche de Nae. Perspectives culturelles sur la génération de
1927), 2004 ; La Logique d’Hermès. Études sur l’Imaginaire, Préface de Claude-Gilbert
Dubois, 2006 ; Descartes. L’Argument ontologique et sa causalité symbolique, Préface
de Lelia Trocan, Paris, L’Harmattan, 2007 ; Gilbert Durand. Les Métamorphoses de
l’anthropologie de l’Imaginaire, 2009; Biserica si elitele intelectuale interbelice (L’Église
et les élites intellectuelles d’entre-deux-guerres), 2009.
Monsif OUADAI SALEH – écrivain marocain natif de Marrakech. Poète et
philosophe. Professeur à l’École Normale Supérieure de Tétouan. Écrivain rédacteur
dans plusieurs revues culturelles. Auteur du recueil de poésie Numen, édité au Canada,
de La structure ontologique de la violence (inédit) et de plusieurs articles édités dans des
revues en papiers et électroniques : Arabesques-éditions, Mondes Francophones, Revue
de la littérature RAL’M, Revue de Téhéran.
Mihaela-Gentiana STANISOR – maître-assistante à l’Université « Lucian
Blaga » de Sibiu. Études de roumain et de français. Docteur ès lettres de l’Université de
Craiova avec un mémoire sur Emil Cioran. Auteure des livres : Les Cahiers de Cioran,
l’exil de l’être et de l’oeuvre, 2005; Perspectives critiques sur la littérature française du
XVIIe siècle, 2007, ainsi que de plusieurs études sur la littérature française et universelle.
Traductrice en roumain du livre de Roland Jaccard, La tentation nihiliste. Secrétaire de
rédaction des Cahiers Emil Cioran. Approches critiques, membre du comité de lecture
et correspondante à l’étranger de la revue Recto/Verso. Revue de jeunes chercheurs en
critique génétique.
Eugène VAN ITTERBEE K – études de philosophie et lettres et de droit
à l’Université Catholique de Louvain. Docteur ès lettres à l’Université de Leyde
aux Pays-Bas. Après une carrière de professeur de langue et de littérature françaises
en Belgique, entre autres à l’Université d’Anvers, au Centre Pédagogique Supérieur
de l’État à Hasselt et au Conservatoire Royal de Musique à Bruxelles, il émigra en
Roumanie où, depuis 1994 il enseigne la littérature française à l’Université « Lucian
Blaga » de Sibiu. De 1979 à 1994 il a organisé à l’Université de Louvain, en coopération
avec l’Union Européenne, les Festivals Européens de Poésie. Dans ce cadre il a fondé
la Maison Européenne de la Poésie et la maison d’édition « Les Sept Dormants ».
Éditeur des Cahiers de Louvain. À Sibiu, il créa et dirige le Centre international de
Recherche « Emil Cioran » ainsi que les Cahiers Emil Cioran. Organisateur des
colloques internationaux Emil Cioran. Principales publications : Spreken en zwijgen
(Parole et silence), 1966 ; Actuelen 1 et 2, 1967-1977 ; Tekens van leven (Signes de vie),
1969 ; Daad en beschouwing (Action et contemplation), 1972 ; La poésie en chiffres,
1987 ; Europa, huis van cultuur (L’Europe, maison de culture), 1992 ; Le ‘Baudelaire’
de Benjamin Fondane, 2003 ; Deux églises sibiennes. Naufrages d’un christianisme
oublié ?, 2007 ; Au-delà des schismes et des ruptures, 2008 ; Approches critiques (I-XI,
1999-2010). Volumes de poésies en langue française: Entre ciel et terre, 1997 ; Fables,
prières et autres poèmes, 2001 ; Instantanés transylvaniens, 2004 ; Les noces des mots et
des choses, 2004 ; Un hiver à Cisnãdioara, 2006 ; Ne m’oublie pas / Nu mã uita, 2008.
Auteur du Journal roumain, 2006, vols II et III, 2010 ; L’expérience du moi dans la
littérature européenne contemporaine de l’Est et de l’Ouest (avec Jürgen Henkel), 2010.
Traducteur de la poésie d’Alain Bosquet, Amadou Lamine Sall, J.J. Padrón, Homero
Aridjis, Donatella Bissutti et O.C. Jellema.
Ciprian VALCAN – études de philosophie à l’Université de Timisoara.
Boursier de L’École Normale Supérieure de Paris entre 1995-1997. Boursier du
gouvernement français entre 2001-2004, il obtient la Maîtrise et le DEA en philosophie
de l’Université Paris IV – Sorbonne. Professeur à la Faculté de Droit de l’Université
Tibiscus de Timisoara. Docteur en philosophie de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-
Napoca (2002). Docteur ès lettres de l’Université de Vest de Timisoara (2005). Docteur
en histoire culturelle de l’École Pratique des Hautes Études de Paris (2006). Volumes
d’auteur : Recherches autour d’une philosophie de l’image, 1998 ; Studii de patristica si
filosofie medievala (Études de patristique et de philosophie médiévale), 1999 (Prix de
la Filiale de l’Union des Écrivains de Timisoara) ; Eseuri barbare (Essais barbares),
2001 ; Filosofia pe întelesul centaurilor (La philosophie à la portée des centaures), 2008 ;
La concurrence des influences culturelles françaises et allemandes dans l’oeuvre de Cioran,
2008 ; Teologia albinosilor (La théologie des albinos), 2010 (avec Dana Percec), Elogiul
bîlbîielii (L’éloge du bégaiement), sous presse ; A traves de la palabra, Murcia, sous presse.
Heinz WISMANN – philologue et philosophe, hélleniste, directeur d’études
à l’EHESS. Auteur de : Héraclite ou la Séparation, en collaboration avec Jean Bollack,
1972 ; La Réplique de Jocaste : sur les fragments d’un poème lyrique découverts à Lille,
en collaboration avec Jean Bollack et Pierre Judet de La Combe, 1977 ; Philologie et
herméneutique au XIXe siècle 2, éd. par Mayotte Bollack et Heinz Wismann, 1983 ;
(éd.), Walter Benjamin et Paris, 1986 ; L’avenir des langues : repenser les humanités, en
collaboration avec Pierre Judet de la Combe, 2004. Les avatars du vide. Démocrite et
les fondements de l’atomisme, 2010. Traducteur de : Épicure, Lettre à Hérodote, Paris,
Minuit, coll. « Le sens commun », 1971 ; Kant, Critique de la raison pratique, trad. en
collaboration avec Luc Ferry, Paris, Gallimard, 1989. Add a comment

Patrice Bollon: Faut-il parler du rôle ou des rôles, au pluriel, de la philosophie ? Et que mettre dans celle-ci ? Doit-on y inclure ce qu'on appelle les « sciences sociales » ? Pour moi, c'est une sorte d'évidence. Comment une réflexion philosophique sérieuse, épistémologique, politique, métaphysique ou même existentielle, pourrait-elle se passer des apports de la psychanalyse, de l'ethnologie (Lévi-Strauss, Clastres, Descola), de la linguistique (Benveniste), de l'histoire (Braudel, Wallerstein), etc. ? Celui qui a le mieux compris et mis en pratique cela au XXe siècle, c'est Michel Foucault, et c'est ce qui fait son actualité : que nous le voulions ou non, nous vivons dans une société postmoderne, et nous avons besoin, pour l'approcher, de modes de pensée postmodernes, au croisement de nombreuses disciplines. Pour répondre cependant plus spécifiquement à votre question, je dirai d'abord que je ne mésestime pas le rôle « thérapeutique » - d' « aide à la vie », à une vie « meilleure » - de la philosophie, dont Cioran faisait grand cas, tout en doutant ironiquement de son efficacité... Depuis une vingtaine d'années, en France, ce rôle a été remis sur le devant de la scène - de façon légitime, puisque ce tournant faisait suite à une période où l'on avait oublié la dimension de « sagesse » de la philosophie. À l'exception de certains cas - je pense, par exemple, à Pierre Hadot -, ce rôle a été toutefois conçu hors de tout examen critique des principaux philosophèmes historiques. En est résultée une combinatoire répétitive et stérile de formes traditionnelles de questionnement elles-mêmes jamais questionnées - ce que j'ai appelé, dans le Manuel du Contemporain, les « mantras » de la philosophie occidentale. Comme des formules cabalistiques qu'on répète sans fin et sans jamais les dépasser. Il s'agit là d'une vision héritée, scolaire et figée de la philosophie, à laquelle j'opposerai une vision ouverte, dynamique et critique : la philosophie, pour moi, est toujours plus ou moins une philosophie de la philosophie. Elle doit mettre en question nos évidences, nos raisonnements réflexes, les postulats implicites de notre vision des choses : ce que j'ai appelé, dans un autre livre, nos « allant de soi ». Elle doit dérouter nos manières apprises de voir les choses, afin de « rouvrir » sans cesse le monde, qui, sans cesse, tend à se refermer sur lui. Cette tâche est d'autant plus impérative aujourd'hui que ce que nous nommons « la Crise » ne résulte pas tant (ou seulement) de désordres économiques que d'impasses politiques, morales et intellectuelles. Elle est le symptôme d'un changement de monde ; et la philosophie doit éclairer ce changement, en analyser les raisons et tracer, à partir d'elles, des voies d'évolution possibles. Et bien de ces voies exigent de renouveler notre approche des choses, car notre système de pensée hérité ne peut en rendre compte. C'est ce qui explique, à l'opposé, ces éternels débats qui macèrent dans d'éternelles oppositions, comme celui du « multiculturalisme » ou du « relativisme démocratique » ou « culturel », lié à l'identité des cultures différentes des nôtres. La philosophie a donc, selon moi, pour tâche actuelle majeure de nous aider à sortir de ces impasses, afin de nous permettre de mieux comprendre notre monde et de mieux nous repérer en lui. En un sens, on en revient ici à sa fonction thérapeutique, mais de façon élargie : la philosophie est bien une aide à la vie, mais réflexive, critique, sinon dénonciatrice. C'est pour cela d'ailleurs que, bien que je lui aie longtemps résisté, je suis très attaché à elle : la philosophie est, pour moi, une sorte de science ou, plutôt, d'art « suprême », car la clé d'une meilleure « situation » face au monde.
Depuis les années ’60, je n’ai plus lu Claude Lévi-Strauss. Je l’ai encore cité dans le premier paragraphe d’un livre d’essais, publié en 1972. Ce qui m’avait particulièrement frappé à cette époque, ce furent les références à Jean-Jacques Rousseau, ce qui a de nouveau retenu mon attention dans la nouvelle lecture de son œuvre. Il s’agit surtout du Jean-Jacques Rousseau du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754), amplement commenté dans Le Totémisme aujourd’hui (1962) et bien sûr, d’une manière plus éparse, dans Tristes tropiques (1955) et La Pensée sauvage (1962). Il ne se trouve pas seulement au départ des recherches en anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss, mais il occupe une place clé dans la manière de voir l’évolution de l’humanité et les origines du langage. Il s’agit du passage de la nature à la culture. Or, ce qui est particulier à la pensée de Rousseau, c’est de ne pas séparer « l’affectif et l’intellectuel », ce qui se reflète également dans la conception de l’origine du langage : « D’abord on ne parla qu’en poésie ; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après. » 1 Je vais revenir plus loin sur ces questions, lorsque je développerai le côté esthétique, poétique même de la pensée de Lévi-Strauss. Provisoirement, je me contente de marquer la place de Rousseau dans la pensée des années ’60- ’70. Contrairement à l’interprétation de Rousseau par l’auteur des Tristes tropiques, un poète comme Michel Déguy parla de la « régression rousseauiste généralisée » 2 . Déguy se situe à l’époque où plusieurs conceptions de la création littéraire s’affrontent. Il s’agissait de savoir comment, face au changement du monde, se créer un nouveau langage, un nouveau « discours », on se sentait coincé entre d’une part un « discours ancien et inquiet des choses où nous étions habitués » et d’autre part un monde où de nouveaux « continents à peine explorés ne font pas encore un monde ». Le résultat de cette incertitude ce fut qu’on se sentit pris par une « immense fatigue en Occident ». Et c’est toujours Michel Déguy que je cite : « La poésie est prise dans cette lassitude, cette usure, cette contradiction ». 3 On est loin de l’idyllique pensée de Jean-Jacques Rousseau sur les origines du premier parler des hommes !