Vendredi, 20 Janvier 2012 11:23
Longtemps j'ai découpé les articles de journaux... Ils sont jaunis
maintenant mais, de temps en temps, au hasard des explorations, un papier
réapparaît. En voici un vieux de presque 13 ans. Pour l'apprécier,
remettons-nous à la mémoire le texte classique de Kant tiré de La
religion dans les limites de la raison (1794) :
" J'avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent
aussi des hommes sensés : un certain peuple (en train d'élaborer sa
liberté légale) n'est pas mûr pour la liberté ; les serfs d'un
propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même
aussi, les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans
une hypothèse de ce genre la liberté ne se produira jamais ; car on ne
peut mûrir pour la liberté, si l'on n'a pas été mis au préalable en liberté (il
faut être libre pour se servir utilement de ses forces dans la liberté). Les
premiers essais en seront sans doute grossiers, et liés d'ordinaire à une
condition plus pénible et plus dangereuse que lorsque l'on se trouvait encore
sous les ordres, mais aussi confié au soin d'autrui ; cependant jamais on
ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives personnelles
(qu'il faut être libre de pouvoir effectuer). Je ne fais pas d'objection à ce
que ceux qui détiennent le pouvoir renvoient encore loin, bien loin, obligés
par les circonstances, le moment d'affranchir les hommes de ces trois chaînes.
Mais ériger en principe que la liberté ne vaut rien de manière générale pour
ceux qui leur sont assujettis et qu'on ait le droit de les en écarter pour
toujours, c'est là une atteinte aux droits régaliens de la divinité elle-même
qui a créé l'homme pour la liberté. Il est plus commode évidemment de régner
dans l'État, la famille et l'Église quand on peut faire aboutir un tel
principe. Mais est-ce aussi plus juste ? "(IVème partie, 2ème section, §
4, note 1, trad. Gibelin, Vrin, 1952, p. 245)
Quant à l'article, publié dans Le Monde du 30 Octobre 1999,
il est signé par Patrick Jarreau et intitulé L'archaïque relativisme de M.
Séguin :
" Mardi 26 avril, dans la plus grande librairie de Bordeaux, Philippe Séguin
présentait son dernier livre, qui s'intitule : C'est quoi la politique
? (éditions Albin-Michel). La proximité des élections présidentielles et
législatives en Tunisie, où il avait été invité l'avant-veille, a fourni à
l'ancien président de l' Assemblée nationale et du RPR matière à une
démonstration. " Plutôt que des simulacres de démocratie, a-t-il
dit, je préfère des processus prudents, progressifs, qui partent du
principe que la démocratie n'a pas de sens là où les gens sont analphabètes,
n'ont pas l'eau, le gaz et l'électricité et ne mangent pas à leur
faim."
Faut-il donc lire le manuel de M. Séguin, nouveau professeur associé à l'
Université du Québec à Montréal ? On se permettra d'hésiter avant de
courir chez le libraire. Quoi de plus éculé, en effet, que l'affirmation selon
laquelle la démocratie est un régime trop dangereux pour être laissé entre
n'importe quelles mains ? Volontiers porté à invoquer l' Histoire, M.
Séguin songe peut-être que le vote, en France, fut longtemps censitaire. Seuls
des propriétaires, instruits et, peut-on croire, mangeant à leur faim eurent le
droit de choisir leurs représentants jusqu'en 1848. Le député des Vosges
suggère aujourd'hui, en défense de la Tunisie chère à son coeur et du président
Ben Ali, dont il était l'hôte, un cens mondial : aux peuples riches, la
démocratie ; aux autres, des régimes autoritaires propres à faire leur
bonheur malgré eux.
Aux Tunisiens qui pensent, pour les plus résignés, que leur pays est bien
géré, mais mal gouverné ( Le Monde des 21, 22 et 23 octobre), M. Séguin
répond : patience, " ce n'est pas la démocratie qui crée le
développement, c'est le développement qui crée la démocratie ". " Si
on en a la volonté ", a-t-il prudemment ajouté. Réélu président, le 24
octobre, avec 99,44 % des voix et une participation électorale de 91,4 %, M.
Ben Ali a-t-il la volonté d'entraîner son pays de développement en
démocratie ? M. Séguin ne doute pas de ses bonnes intentions. " Dans
la construction démocratique, la Tunisie va à son rythme ", a-t-il dit
encore à ses potentiels lecteurs bordelais, en leur signalant que " ce
rythme appelle le respect ".
Il en a même évalué assez largement le tempo : " Nous sommes peu
fondés à demander aux autres de faire en l'espace de quelques années ce que
nous avons mis plus de deux cents ans à accomplir. " En chaque Tunisien,
le citoyen peut attendre.
Pour juger du progrès de la pensée politique dont témoignent les propos de
M. Séguin, il est une bonne référence : Jacques Chirac. En juillet 1990,
le prédécesseur du député des Vosges à la présidence du RPR s'était rendu, lui
aussi, à Tunis. Devant l'Assemblée internationale des maires francophones, il
avait alors déclaré : " L'évolution de la vie politique intérieure de
ces pays doit se faire à leur rythme et non pas dans la précipitation. "
La similitude des propos est aussi frappante que le fait qu'à neuf ans de
distance ils aient été prononcés l'un en Tunisie, l'autre au sujet de la
Tunisie. Là où la démocratie n'existe pas - disait M. Chirac hier, dit M.
Séguin aujourd'hui -, c'est qu'elle est en chemin " au rythme " du pays
concerné, c'est-à-dire du pouvoir et des pouvoirs qui y règnent.
Dans la même veine, le chef de l'Etat d'aujourd'hui avait déclaré quelques
mois plus tôt, en février 1990, à Abidjan (Côte d'Ivoire) que " le
multipartisme est une sorte de luxe que les pays en voie de développement n'ont
pas les moyens de s'offrir ". Il avait constaté, il est vrai, l'existence
de deux sortes d'Etats, " ceux où les droits de l'homme sont respectés, qui
sont des démocraties, et ceux où ils ne sont pas respectés, qui sont des
régimes de dictature ". Mais c'était pour ajouter : " Je ne crois
pas que l'on puisse copier les régimes politiques les uns sur les autres et
encore moins les classer au regard du pluripartisme ou du parti unique. "
M. Chirac entendait ainsi se démarquer du pouvoir socialiste qui, la même
année, au sommet franco-africain de La Baule, faisait des progrès vers la
démocratie une condition de l'aide française aux pays en voie de
développement.
LES DEMEURES GAULLISTES
Lors de sa visite à la librairie Mollat de Bordeaux, M. Séguin, tout à sa
défense de la voie tunisienne vers la démocratie, n'a peut-être pas pris le
temps de consulter le dernier livre du maire de cette ville, son ami Alain
Juppé, consacré à Montesquieu le moderne (éditions
Perrin/Grasset). Il aurait pu y lire un éloge de la volonté " d'instaurer
ou d'affermir partout l'Etat de droit ou, même, la primauté du droit sur
l'Etat ", volonté dans laquelle l'ancien premier ministre - et, lui aussi,
ancien président du RPR - voit " sans conteste, une conquête de la démocratie
et de la liberté ". On savait qu'il y a, dans la maison gaulliste, plusieurs
demeures.
M. Chirac a appris à évoluer de l'une à l'autre. Expliquant aux Français la
participation de leur pays à la guerre au Kosovo, le président de la République
a tourné le dos au relativisme démocratique qui continue d'inspirer M. Séguin.
Recevant successivement les présidents chinois, Jiang Zemin, et iranien,
Mohamad Khatami, il a fait savoir qu'il avait évoqué, avec l'un et l'autre, la
question des droits de l'homme dans leurs pays respectifs. Peut-être ne faut-il
voir dans cette évolution qu'une concession de façade à l'air du temps, à la
pression des médias, à l'heureuse intolérance des opinions publiques envers les
régimes tyranniques ou totalitaires, sous quelque latitude qu'ils sévissent.
Sans doute est-il légitime, en outre, d'associer la diplomatie à la fermeté
dans les relations politiques et économiques avec des pays qui sont des
partenaires commerciaux importants et dont le développement profite, même
insuffisamment, à l'ensemble de leurs habitants.
Si intéressée et si peu exempte de calcul soit- elle, la posture nouvelle
des pays occidentaux, autrefois complices de dictatures au nom de la lutte
contre le bloc soviétique, n'en constitue pas moins un atout-maître dans les
mains de ceux qui luttent pour la démocratie. Sans M. Séguin." (Patrick
Jarreau)
En 2012, la ligne Juppé paraît l'avoir emporté dans le grand parti de droite
mais on n'en est pas plus fidèle pour autant à Kant (certes faut-il être
kantien sur ce point ? pourrait-on demander ) :
" Un public ne peut parvenir que lentement aux lumières. Une révolution peut
bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l'oppression intéressée
ou ambitieuse, mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ;
tout au contraire de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que
les anciens, de lisière à la grande masse privée de pensée.
Or, pour ces lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à
vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à
savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines."
(Qu'est-ce que les Lumières ? 1784)
L'idée que des armées d'occupation puissent apporter la liberté aux pays
qu'elles occupent aurait sans doute paru vraiment risible à Kant.
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