LE JARDIN PHILOSOPHE, le blog de Guy Karl

La subjectivité c’est la faille. Cela peut s’entendre d’abord comme séparation intérieure entre soi et la vie universelle, sous la faux du langage (article précédent). Mais cela se vérifie également dans l’ordre de la connaissance. Tout notre savoir s’édifie sur la scission sujet-objet : penser, parler, observer, expérimenter se fait dans l’ordre de la séparation : je me donne un objet dans un champ défini, je l’observe du dehors, j‘en étudie les variables, je cherche à dégager les  relations causales qui en déterminent l’apparition, la manifestation, les effets. Et avec de la chance, si j’accède à un vrai savoir, je peux prévoir : dans telles circonstances les mêmes causes produisent les mêmes effets, ce qui s’exprimera dans une loi, par exemple la loi de la gravitation universelle.

L’essentiel est de bien voir que le sujet de la science est lui-même hors du champ, et même, allons plus loin, créateur du champ d’observation. Ce qui revient à dire qu’il en est à la fois absent (le champ constitué) et singulièrement présent, en déterminant,  hors de soi, la nature du champ, ses limites et les relations éventuelles avec les autres champs. Mais toujours il pense dans l’opposition sujet-objet, hésitant entre une disparition théorique et une souveraine affirmation. C’est ainsi, par exemple, que Durkheim crée l’objet sociologique.

Dans ses développements plus tardifs la science intègre la position du chercheur dans le champ lui-même. Il a pris conscience du fait que l’observateur, par sa position, ou son intervention, non seulement conditionne, mais modifie l’observation elle-même. Du coup la notion d’objet devient problématique.  Jamais on n’aurait affaire à l’objet tel qu’en lui même, mais toujours à un objet déjà construit, élaboré et qui, de plus, évolue au fil de l’observation. On peut se demander, en radicalisant, s’il existe bien un objet, alors que toute la démarche visait à l’objectivité : le sujet se resserre sur soi, sur la certitude de soi, alors que l’objet semble se volatiliser. Heureusement il y a bien des phénomènes qui se produisent, mais on est de moins en moins assuré de leur nature. D’une certaine manière la science rejoint la poésie ! La chose est particulièrement troublante en astrophysique, dans la mesure du moins où j’ai pu en juger à la lumière de certaines présentations d’astrophysiciens patentés dont la verve imaginative était proprement stupéfiante.

On en revient au bon Démocrite : « Quant à nous, en réalité, nous n’appréhendons rien d’immuable, mais ce qui change selon la disposition des corps et des choses qui pénètrent et qui repoussent ».

Mon propos n’est nullement de discréditer la science, que j’honore fort. Je veux montrer la difficulté extrême où nous sommes : nous ne pouvons juger de la valeur de la connaissance faute de critère extérieur à nous. Si, comme chez Descartes, Dieu en personne venait garantir la validité de nos lois la cause serait entendue. Mais il n’en est rien. Depuis longtemps Dieu a raccroché son téléphone. Nous pataugeons dans cette indépassable aporie où le sujet et l’objet s’opposent, sans que nous sachions au juste ce qu’est le sujet et ce qu’est l’objet. Disons que ce que nous appelons objet est un quelque chose d’extérieur inconnaissable et dont nous ramenons la méconnaissance à quelques semblants de savoir. Le réel existe, mais nous n’en connaissons que des effets après coup, dont nous donnons une image qui parle plus de nous que des choses.

Certains rêvent de dépasser l’impasse. Comment ? La mystique propose une sorte de fusion du sujet dans le Tout, que nous pouvons certes expérimenter à l’occasion, mais qui ne fournit aucune sorte de connaissance communicable, qui repose sur l’effusion du sentiment, et parfois, il faut bien le dire, sur une élation pathologique. De telles extases sont vécues par les poètes, elles nous ravissent, et nous déçoivent tout aussitôt. Voir par exemple les superbes développements de Hölderlin dans les premières pages de son Hypérion : l’exaltation cosmique l’emporte au-delà des bornes de la subjectivité, le dissout dans l’illimité de la nature, et soudain l’abandonne. Le sentiment de perte est encore plus vif après tant de sublimes espérances.

La raison ne peut dépasser l’opposition puisqu’elle repose sur elle. Le sentiment nous égare. Que reste-t-il ?  Il nous reste cet humble témoignage de l’expérience. A de certains moments quand nous renonçons à penser, quand nous nous abandonnons au cours du Grand Fleuve, nous sommes au plus près de l’énigme. Sans passion, sans raison, sans exaltation, nous expérimentons cette grande paix qui nous délasse du souci et du travail de pensée. C’est la simple présence de l’être-là où se donne ce que nul ne cherche, et qui s’en va, et qui reviendra peut-être. En tout cas cela n’a rien à voir avec  la connaissance, ni avec le sentiment : il y a, et cela suffit.

 

 

 

 


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Rien de plus attendu, de plus banal que d’évoquer l’énigme du Sphinx, et la réponse d’Œdipe. Sauf qu’on ne remarque pas assez que le Sphinx est une Sphinge, entité féminine. La joute entre la Sphinge et Œdipe se solde par la mort de la première et la victoire du second. L’homme l’emporte sur un monstre femelle qui pourrait symboliser les forces primitives et déchaînées de la nature. L’hellénisme s’édifie sur une rupture fondatrice : il faut repousser les monstres du Tartare, vaincre les puissances titanesques, dégager enfin le vrai visage de l’humanité. Dans leurs dieux olympiens les Grecs contempleront leur propre puissance d’affranchissement, exalteront la beauté et la noblesse d’une humanité libérée des divinités animales, des Minotaures, Cyclopes et autres figures d’épouvante.

Cette libération, cette séparation définitive s’exprime magnifiquement dans le Chœur  de l’Antigone de Sophocle :

« Entre tant de merveilles du monde la grande merveille c’est l‘homme ». Et Sophocle d’énumérer les grandes trouvailles et inventions humaines, l’agriculture, la navigation, le langage et la pensée, les lois et les mœurs, et la justice, et l’injustice. Mais si l’homme est plein de ressources (polyporos) il est tout autant sans ressources (aporos) devant sa propre démesure, tenté par « la criminelle audace », celle précisément qui conduira le héros tragique à la ruine.

Qu’est ce que l’homme,  demande Sophocle, fasciné par le caractère duel, ambigu, ambivalent, bifide de cet être singulier, une exception remarquable dans la nature, une « merveille » et une énigme. Car l‘homme est d’abord une énigme pour lui-même.

Aristote apporte une notation essentielle en déclarant que l’homme est « un vivant possédant le langage » (Zoon logon echôn). Car si par ailleurs on peut aisément ramener l’homme à la nature animale, ce trait l’en distingue décisivement. Le langage est séparation. Il retire le sujet de l’ordre commun de la nature, interposant entre lui et les choses ces mots qui à la fois éloignent les choses, les situant dès lors dans l’ordre de la convention linguistique, et les rendent disponibles par le jeu de la nomination et de la combinaison infinie. On dit que le mot est le meurtre de la chose, en effet, mais c’est aussi, une récupération de la chose, une mise à disposition, une « outilité » de la chose. Les choses perdent leur caractère de nature pour être transmutées en objets désignables, maniables à discrétion, comme éléments discrets d’une combinatoire universelle. D’où la science et la technique, célébrées par Sophocle comme signes patents de l’affranchissement.

Mais cette séparation ontologique opère en l’homme lui-même. Se désigner soi-même c’est aussi une certaine forme de meurtre. Dire « je » c’est s’extraire à jamais de la vie universelle dans laquelle baignait, comme un petit chien, chaque nouveau-né. Dorénavant le sujet devra se désigner, exprimer en son nom ses besoins et ses désirs, se soumettre à l’ordre symbolique et à la loi commune. Dorénavant c’est le langage, comme une implacable nécessité, qui le fera être parlant - et parlé – car s’il est voué à s’exprimer, il ne le pourra qu’au prix d’une intériorisation définitive du langage, d’une reformation de soi, d’une restructuration si profonde qu’il n’aura plus d’accès à l’être qu’il était. Lacan dira que l’homme est un « parlêtre », que « l’inconscient est structuré comme un langage » et qu’en somme il ne peut faire autrement que de se mouvoir dans cette nouvelle réalité symbolique.

Mais alors nous avons les moyens de poser la question centrale, et de progresser vers la solution de l’énigme. Si l’homme n’est plus dans la nature, est-il pour autant dans la culture, à jamais aliéné au langage dans lequel il doit dorénavant affirmer sa singularité ? A défaut de l’être perdu est-il ce parlêtre socialisé, normativé où nous reconnaissons, peut-être à tort, la spécificité humaine ? Etre ou parlêtre ? Chacun voit bien que si l’être est perdu il continue, comme les monstres repoussés dans le Tartare, à geindre, pleurer, récriminer, gronder du fond de l’inconscient, exigeant une impossible reconnaissance. La socialisation n’est qu’apparente, le deuil partiellement inabouti, et les symptômes, paradoxalement, eux qui expriment cette secrète et irréductible douleur de la perte, chacun y tient comme à la prunelle de ses yeux, comme signe d’une irréductible différence, ultime témoignage de la singularité menacée.

L’homme n’est ni un être purement naturel, ni un pur parlêtre. Il n’est ni dans la nature ni dans le langage, il est entre les deux. Ce qui le constitue c’est la séparation indépassable, la rupture sans conciliation, la perte sans réparation, c’est l’entre deux, Spaltung, clivage, faille et béance. Dans le cas de l’homme le réel c’est d’abord cela : distanciation et irréconciliation. Ce réel s’exprime d’abord par un blanc, un trou dans la structure qui fait qu’aucun symbolisation ne peut en venir à bout, ni suturer la plaie. C’est peut –être là ce sur quoi bute la réflexion de Sophocle : le caractère ambigu, ambivalent, bifide de l’homme est l’expression d’un hiatus, d’une incomplétude qui engendre toutes les passions, toutes les inventions et toutes les démesures. A vouloir combler le trou on bascule dans la folie.

 

 

 


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L’énigme est bien autre chose qu’une simple question, ou qu’un problème. Question et problème se posent dans un champ particulier et engagent un savoir particulier. L’énigme, dans sa radicalité, fait exploser tous les champs, excède, par sa violence, tous les savoirs. Elle interroge l’homme au plus profond, le somme de répondre, alors même que la réponse est impossible, que toute réponse s’avère incomplète, décevante, manquée, relançant la question dans une vertigineuse lutte entre vie et mort. L’énigme nous jette brutalement dans l’aporie, menaçant notre précaire stabilité mentale, nos convictions et nos préjugés, exhibant notre ignorance, notre présomption ridicule de savoir, fouillant jusque dans nos tripes pour nous contraindre à l’aveu. Mais quel aveu direz-vous ? Que nous ne savons pas, que nous ne pouvons savoir cela même qui fait l’essence de notre propre vie. L’énigme poinçonne, tiraille, fouaille et fouille, et nous laisse pantelants sur le rivage déserté.

Il faut insister sur ce caractère menaçant et terrible. Chez les Grecs c’est le dieu qui prononce l’énigme par la bouche de la Pythie : parole obscure qui défie l’entendement, renverse les règles ordinaires de la logique, provoque le sens et bon sens. Et pourtant il faut bien répondre, choisir une direction, prendre des résolutions. Et si nous nous trompons, si nous manquons à cette injonction, la sentence sera terrible.

Ainigma, l’énigme, vient de ainos, parole prophétique. Or il existe, en grec ancien, un autre « ainos » : terrible, effrayant. Comment ne pas faire un jeu de mot, à la manière d’Héraclite : ainos esti ainos : l’ « énigme est terrible »

A quoi tient cette terreur ? A l’impossibilité de répondre avec les ressources ordinaires de la pensée. Le logos du dieu, sa parole, est a-logos, irrationnelle. Comme est irrationnelle cette sommation de faire ce qu’on ignore devoir faire. Et pourtant nous soupçonnons que cette injonction n’a rien de gratuit, qu’elle nous renvoie à cette vérité intérieure, non sue, non formulée, et peut –être informulable qui constitue la logique souterraine de notre être, le sens obscur et décisif de notre vie. Nous savons bien que sous les masques faciles de la civilité, de l’adaptation sociale, de nos amours mêmes, une secrète vérité nos habite, qui parfois émerge brutalement dans l’événement pour se dissimuler à nouveau, jusqu’à la prochaine irruption. La vérité est intermittente, voilée, parfois émergente et voilée à nouveau : lèthé et alètheia. Si nous suivons patiemment la trame obscure de ces événements nous pourrons peut-être exhumer quelques fragments de cette histoire oubliée et toujours à venir qui détermine nos choix, malgré nous, et parfois contre nous.

Mais on aurait tort de ne voir ici que de la psychologie. L’énigme dépasse, dans son exigence absolue, le cadre de la seule subjectivité. Car ce que nous demande le dieu, ou le daïmon, engage l’existence dans son extension maximale : le sujet bien sûr, mais le sujet dans son inscription dans le Tout.

La puissance de l’énigme tient à ceci : elle est une parole qui fait signe vers ce qui dépasse toute parole, faisant vaciller la frontière du symbolique et du sens. Et au-delà c’est le réel. Réel en moi, comme page blanche d’une histoire toujours à venir, renvoyant en dernière instance au réel hors de moi, la nature infinie, et en moi encore une fois, comme partie d’un Tout qui me génère, me porte et m’emporte.

 

 


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Ce sont les Atomistes qui confèrent au pluralisme ses lettres de noblesse en philosophie. Ce sont eux qui ont pulvérisé la conception de l’Etre-Un, disséminé l’Etre dans le double infini des atomes et du vide, brisé le Kosmos unitaire et sphérique, multiplié les mondes et les univers, révélé en toutes choses la pluralité, la combinaison, la naissance et la corruption. Plus qu’une description fidèle des phénomènes le pluralisme est une machine de guerre contre l’idéalisme, la métaphysique de l’Etre, et en dernier ressort contre la superstition :

« Tantum religio potuit suadere malorum ».

Pluralité des formes atomiques, en nombre inconcevable, qui s’agrègent dans le vide infini. Il en découle tout naturellement la thèse de la pluralité des mondes, le nôtre n’étant qu’une formation particulière, sans aucun privilège particulier, soumis, comme toute chose au monde, à la naissance et à la mort. Cette conception, révolutionnaire dans le monde antique attaché au géocentrisme, donne un démenti cinglant  à la suffisance humaine qui veut que la terre jouisse d’une position centrale, exclusive et sacrée. Penser en termes atomistiques c’est ruiner la prétention à la centralité et à l’immortalité. Chaque monde est à lui-même son propre centre, qui ne vaut que pour soi, le temps que dure la combinaison atomique à laquelle il doit sa naissance. L’univers est peuplé de centres relatifs et éphémères. Nous devons nous préparer à la ruine, tout en sachant que si notre monde est mortel l’univers est peuplé d’un nombre infini de mondes, et que toute perte locale est compensée nécessairement par de nouvelles formations : isonomie. La somme globale (insommable) de matière et d’énergie ne peut qu’être constante si l’on veut que l’univers n’ait ni début ni fin. Dans l’éternité du Tout naissent et passent les formes mortelles, sans épuiser jamais la fécondité inconcevable du Tout.

« Le Tout  a toujours  été tel qu’il est maintenant et sera toujours tel. Car il n’est rien en quoi il puisse se changer ; et, en dehors du Tout, il n’est rien qui, étant entré en lui, ferait le changement » Epicure : Lettre à Hérodote : 39

Pluralité des dieux, en un joyeux polythéisme cosmique. Car ces dieux, si vous tenez absolument à ce qu’il y ait des dieux, vivent, incorruptibles et bienheureux, dans de lointains inter-mondes, sans souci de nous, de nos peines et de nos prières. Et pourquoi des dieux ? L’essentiel, ici encore, est de poser un nombre indéfini, contre le Démiurge de Platon, le Zeus souverain des Cyniques et des Stoïciens, ici encore, de ruiner à l’avance la tentation moniste, la dictature d’un dieu unique.  Pluralité, éloignement et indifférence, que souhaiter de plus jubilatoire ? Tout un chacun pourra se faire  sa propre conception, à la seule réserve de maintenir l’essentiel de la définition : incorruptibilité et bonheur, ce qui, soit en dit en passant, fait la définition du sage. Le pluralisme des dieux fonde une éthique de l’excellence.

Pluralité des hypothèses : à condition de refuser toute interprétation mythique et de s’en tenir au fondement atomistique il sera loisible de donner, dans l’ignorance où nous sommes, sous réserve d’inventaire, plusieurs explications des phénomènes naturels, comme la foudre, le mouvement des marées, les éclipses etc.  On rira peut-être de cette négligence méthodologique, mais que fait d’autre notre science contemporaine quand elle multiplie les théories, faute de disposer encore d’un moyen de vérification ? La pluralité des hypothèses a pour fonction d’apaiser les craintes superstitieuses : c’est peut –être cela, mais c’est peut-être autre chose encore…De toute manière il y a une cause naturelle au phénomène, ici aucun dieu, aucune force surnaturelle n’exerce ses ravages. Tranquillisez – vous ! Seule la nature est à l’œuvre puisque seule existe la nature !

Pluralisme éthique et juridique : il y a bien des manières de vivre, de concevoir la vertu, et le bonheur. Diversité des tempéraments, des idiosyncrasies individuelles et collectives. Chaque peuple invente son langage, selon les dispositions locales, et sa constitution particulière. Pourquoi rêver d’un empire universel à la manière d’Alexandre ? L’épicurisme s’inscrit dans le local, répudie les grandes synthèses totalisantes et totalitaires. Laissez la nature faire son office, elle qui agit de mille manières diverses, toujours nouvelles : incertis locis, incerto tempore. De même on cultivera de ci de là des jardins, chacun autonome et souverain, liés entre eux non par la constitution autoritaire mais par la référence commune à la commune philosophie naturelle.

Face à l’Empire, quelle que soit sa forme historique, à son culte de l’uniformité autoritaire, à sa passion de pouvoir et de maîtrise, il se trouvera toujours quelques-uns pour affirmer la singularité, pour cultiver les fleurs de la vie dans une joyeuse, irréductible pluralité.

 


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La pulsion est une poussée d’origine interne qui produit une tension, agréable ou désagréable, un « travail » physiologique et psychique, exigeant une satisfaction, laquelle à son tour génère une détente de l’organisme. La source de la pulsion est à chercher dans le corps conçu comme totalité indivise, bien avant toute distinction entre le soma et la psyché. Quelque chose dérange, modifie l’équilibre général, excite, suscite de la gêne, des images associées au souvenir de plaisirs antérieurs. C’est cela sans doute qui a poussé Freud à qualifier la pulsion d’érotique dans son principe : libido, recherche spontanée de plaisir, désir de plaisir. En allemand Lust désigne à la fois le désir et le plaisir, comme le libido latin. Pour donner une idée complète de la pulsion il faut quatre termes : la source (corporelle) la nature (travail énergétique) le but (satisfaction et détente) l’objet (ce par quoi la satisfaction est atteinte). Dans le cas de l’humain l’objet est variable, mobile, susceptible de déplacements, de retournements, de combinaisons multiples, par quoi il se distinguerait de l’instinct, beaucoup plus rigide. La pulsion est plastique dans sa forme, souple et modulable dans son expression, incertaine, variable et modifiable : la culture et le langage exercent une action décisive quant à son orientation, son « destin », et aux conditions de la satisfaction.

On s’est souvent demandé si toutes les pulsions pouvaient se ramener au final à une seule pulsion fondamentale, chaque pulsion particulière étant comme une variation sur un thème unique. Mais cette position est peu convaincante. L’expérience révèle plutôt une extrême variété, voire de l’incompatibilité. Freud, fort sensible à ce conflit interne, a très tôt milité pour une conception dualiste qui seule lui semblait pouvoir rendre compte des antagonismes existant au sein de la psyché : opposition des pulsions libidinales et des pulsions du moi, puis, en seconde lecture, opposition des pulsions de vie (Eros) et des pulsions de mort (Thanatos). Cette thèse est bien supérieure à la thèse moniste, mais elle reste marquée par un esprit de système : deux entités quasi métaphysiques se font face, deux synthèses conceptuelles auxquelles ne correspond nulle expérience observable dans la nature de l’humain. Freud reconnaît lui-même une parenté théorique avec Empédocle, le théoricien de l’opposition entre l’Amour et la Haine.

Je ne sais, quant à moi, s’il existe bien des pulsions de mort. Je vois plutôt la mort dans l’aboutissement déréglé de la pulsion, quelle qu’elle soit, dans un passage au-delà de la limite. Si je me livre sans réserve aux pulsions orales je mets ma vie en danger, sans compter le danger que je fais courir à autrui. La pulsion génitale peut mener à de semblables conséquences. La mort est l’au delà d’une limite de nature, qu’un organisme sain respecte sans problème, mais que la perversion peut délibérément ignorer. On citera le cas du suicide, mais le suicide est peut-être moins une agression contre soi-même que le meurtre imaginaire d’un tiers incorporé. Et le meurtre lui-même peut s’interpréter comme une agression défensive, ou une jouissance paroxystique, sans qu’il soit nécessaire d’évoquer une pulsion de mort. Il s’agirait moins d’une opposition entre la vie et la mort que du mouvement alternatif de la liaison et de la déliaison, de l’amour et de l’agression. Le sens premier de l’agression n’est pas le meurtre mais la défense ou la maîtrise, le meurtre en constituant la forme extrême et paradoxale. « Un bon Apache est un Apache mort ».

Plutôt que de rêver d’un monisme ou d’un dualisme pulsionnels il faut en revenir à l’expérience. Or que voyons-nous, que ressentons-nous ? La pluralité irréductible des mouvements pulsionnels affectant de multiples régions du corps, externe et interne. Spinoza déjà parlait des nombreuses « individualités » qui composent un corps, remarquant que chaque organe constitue une sorte d’univers en soi, ayant sa propre forme, sa propre force, son propre « conatus ». Et de même de toutes les régions, de tous les systèmes, tous les modes, tous les tissus, toutes les molécules, - et pourquoi pas, de tous les atomes ? La pulsion recevrait par là sa vraie définition, sans qu’il faille en rattacher l’exercice à la seule finalité du plaisir érogène ou sexuel. Pulsion=travail d’énergie. Mieux encore : pulsion=énergie.

Une nouvelle théorie est possible, libérée de l’emprise freudienne, du pansexualisme et de la pulsion de mort. Mais d’abord balayons l’opposition du soma et de la psyché, affirmons l’indivision principielle de la totalité corps-esprit. Il ne suffit pas de dire, avec Freud, que la pulsion est le concept limite entre corps et psyché, il faut abolir la distinction elle-même, et penser la pulsion comme énergie indivise, qui, en un second temps seulement, se manifestera sous les espèces respectives du physiologique ou du psychique, et souvent les deux à la fois, indistinctement. Dans l’oralité par exemple, comment distinguer ce qui est de l’ordre du corps de ce qui est de la psyché ? Un seul acte, une seule manifestation totale, un seul travail, un seul objet, une seule et même satisfaction.

Remarquons en outre que cet assemblage de pulsions ne constitue pas spécialement une unité supérieure : la somme des parties ne fait pas monde, mais une addition disparate : somme de sommes, toujours ouverte et insommable, comme l’univers de Lucrèce. Pluralisme indépassable, ouverture, aventure.

Le monisme m’inquiète toujours : UNE pulsion, UN désir, UNE organisation, qu’elle soit psychique, religieuse ou politique. Un seul dieu, un seul peuple, un seul Führer, Grand Timonier ou Leader Maximo. On connaît la suite.

Le dualisme m’apparaît comme l’opposition, bloc à bloc, de deux monismes .  Au moins le contraire trouve-t-il sa place. Mais le Tout ne se résume pas en une lutte entre vie et mort, vrai et faux, juste et injuste, bon et mauvais. « Conventions » disait Démocrite. La morale et le fanatisme du Bien y trouvent trop facilement leur compte.

Pluralisme : laissons ouvertes toutes les portes, que le vent entre partout et gonfle toutes les voiles ! La vie multiple et indéfinissable y gagnera en richesse et en fécondité. Et nous de même.

 

 

 

 

 


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Pourquoi chercher à savoir ? Et savoir quoi ? Les Grecs pensaient qu’il existe en l’homme une disposition naturelle à la connaissance, une curiosité insatiable, une légitime exigence de compréhension du monde. Ils ont posé le Logos comme principe universel, à la fois de la pensée – Logos c’est d’abord la parole, le discours, la raison – et de l’ordre du monde, conçu comme Kosmos, ordre et harmonie des éléments dans le Tout. Ils exprimaient par là une confiance splendide et naïve dans les pouvoirs de la raison humaine, supposée apte à sonder les derniers mystères, en vertu d’une congruence naturelle entre la pensée et l’Etre. «  C’est le même en effet que penser et être » dira Parménide.

Cette congruence miraculeuse vole en éclats chez Les Atomistes. Démocrite : « L’homme doit connaître au moyen de la règle que voici : il se trouve écarté de la réalité ». Le beau mirage se dissipe, l’harmonie si désirée n’est plus qu’un rêve, l’être se pulvérise en milliards d’univers inconnaissables. L’homme se découvre nu dans un  monde in-signifiant.

Et pourtant le projet de connaissance est sauf, mieux il est un devoir : « l’homme doit connaître…». Et pourquoi connaître si nous n’avons nul moyen de saisir la totalité, de la penser en raison, si le projet d’une mathesis universelle se révèle caduc et voué à l’impossible ? Mais il reste les phénomènes, le surgissement ininterrompu de nouveautés merveilleuses, il reste la création infinie de la nature, dont nous ne ferons jamais le tour, mais dont nous pouvons admirer à l’infini les combinaisons imprévisibles : atomes enlacés, corps innombrables, planètes et univers disséminés dans l’espace. Certes la science est impossible, en son projet titanesque, mais il y aura des savoirs, limités mais efficaces, amendables et perfectibles, dont l’homme fera son bénéfice s’il est capable d’un atome de sagesse. D’où le projet d’une science relativiste, faite de modèles perfectibles, qui devrait être utile à l’humanité: éthique de la connaissance, éthique de la vie bonne.

C’est à partir de ce projet que nous pouvons sonder plus avant le désir de savoir. Si l’homme est nu dans le monde, si de toutes parts n’existent que des formes et des forces inconnues, si l’homme mesure l’étrangeté et l’étrangèreté radicale de ce qui l’environne, il faut bien penser que l’affect fondamental, l’émotion fondatrice de toute connaissance c’est la peur. « Phobos » dira Epicure, lecteur et continuateur de Démocrite. Peur des dieux, peur de la mort, peur de l’immensité insondable, peur de l’inconnu et de l’inconnaissable. Voir les remarquables et pathétiques développements de Lucrèce dans son traité « De la Nature des choses ». Car c’est bien l’ordre, ou plutôt le désordre des choses qu’il faut interroger, qui précisément ne font pas un monde, nulle harmonie réglée et providentielle, nulle bergerie pour les hommes dans la détresse. L’univers n’est pas une nurserie, dira, je crois, Freud. Mais s’il faut prendre la mesure de l’insignifiance cosmique nous ne sommes pas sans ressources, et c’est dans notre large éventail sensoriel, dans la raison inventive, dans la richesse des expériences que nous pouvons construire des îles de savoir, des forteresses de certitude relative : templa serena, lois de nature, régularités observables, congruences et convenances des forces : la sagesse comme savoir et l‘amitié comme éthique.

Tout l’épicurisme est un merveilleux poème à l’univers, à sa grandiose créativité, avec une lucidité sans faille devant notre condition, comprise, assumée, sublimée par la connaissance.

Que l’instinct de connaissance trouve sa source dans la peur, ce n’est pas un argument contre la connaissance. Que la connaissance soit dans son projet impossible, ce n’est pas un argument contre la relativité et la validité de nos savoirs. Dans le monde tel qu’il est c’est par la connaissance, même tronquée, fallacieuse, approximative, incertaine, toujours à venir, c’est par elle seule que l’homme peut survivre et vivre. Hors de quoi règnent la monstruosité et le chaos.

 

 

 

 

 


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De l’éternel retour je vois deux versions fort différentes, mais nécessairement liées. Entre les deux la béance du tragique, écartèlement existentiel, inévitable, mais supportable.

Première version : à partir de l’évènement fondateur, initiateur de la structure, nous pouvons déchiffrer les aléas d’une série, la ligne de l’Aïon, comme série des évènements qui se succèdent au cours de la vie, récurrents, semblables en leur essence, toujours déjà passés et toujours à venir, marquant le présent du poinçon de la nécessité. Eternel retour du même (évènement) sous les masques trompeurs de la nouveauté : eadem sunt omnia semper sed aliter (Schopenhauer : les  choses sont toujours les mêmes, mais autrement) . Dans cet évènement du retour nous verrons la marque du réel qui revient toujours à la même place, frappant le sujet d’une sorte d’hébétude, de ne savoir reconnaître, tout en le reconnaissant, ce qui échappe par définition à son emprise. De la sorte il est possible de mener sa vie entière sans accéder à la connaissance de cette nécessité objective-subjective de l’événement comme tel. C’est de cela que témoigne le héros tragique, héros bien pitoyable d’ailleurs, dans son incurable aveuglement, jusqu’à ce que le réel, à la fin, le saisisse et le plonge dans l’abîme. Version mélancolique de l’éternel retour.

L’autre version repose sur un constat, et se contente de le porter au maximum de sa puissance. Quoi qu’il en soit des occurrences de l’événement ,toujours les pulsions, et le désir qui les porte, renaissent de leurs cendres, à nouveau s’épanouissent, imposent la logique de leur retour. Qu’elle soit satisfaite ou déçue, la pulsion ne disparaît jamais.  C’est une étrange machine à vivre : production perpétuelle d’énergie, excitation et stimulation, travail et jeu, exigence infinie, la pulsion survit à tous les échecs, ne se satisfait durablement d’aucune détente, et indéfiniment recommence. Chacun peut vérifier cela dans sa propre vie, et le malheureux lui-même, dans son projet de suicide, obéit encore à l’exigence pulsionnelle. Les pratiques d’ascétisme qui ont cherché à dompter ce maître sauvage ont toutes échoué, parvenant tout juste à opérer un déplacement d’objet. La pulsion est invincible et le mieux que l’on puisse faire est de passer un accord, de pactiser intelligemment avec elle.

L’éternel retour de la pulsion commande l’éternel retour du désir. Mais il vaudrait mieux dire : les pulsions. Pulsions partielles, pulsions d’organe, pulsions d’un corps érogène lui-même multiple, divers et pluriel. Pulsions des corps multiples qui composent cahin caha ce que j’appelle mon corps, gommant par là même les singularités des « individualités corporelles ». A chaque partie de corps érogène ses propres pulsions. L’addition traditionnelle des pulsions orales, anales, phalliques, génitales n’y suffit nullement. Chaque organe, chaque bout de peau, chaque fragment corporel est susceptible de travail pulsionnel. Il est infiniment plus fécond de philosopher sur les pulsions que sur le désir, toujours déjà canalisé, enkysté par la répression culturelle.

Je rêve d’une métapsychologie qui fasse le deuil définitif des idéologies du manque. Plus que d’un sujet désirant je voudrais parler d’un sujet affirmateur. Or l‘affirmation vous la trouverez, bien plus pure, dans les pulsions et leur retour éternel. Elles sont dans l’homme l’élément inéducable, résistant, asocial, sauvage, l’élément affirmatif de la vie comme création continue.

La vie humaine se présente comme la liaison impossible de deux lignes de forces rivales. Les deux sont une expression de l’éternel retour, mais de manière totalement contrastée. A la nécessité de l’Aïon s’oppose le Chronos pulsionnel, à l’événement fatal la résurgence indomptable de l’énergie vitale, à la contrainte la liberté de nature. Lorsque Lucrèce se désole en voyant dans l’homme une brisure, une béance – un vase percé – il exprime profondément ce qu’il en est de la détresse : foedera fati, les liens de la nécessité. Mais il y oppose la splendeur de Vénus toute belle et toujours renaissante : foedera naturai, les liens de nature, entendons les créations imprévisibles, les caprices de la volupté, les innovations pulsionnelles, inassignables et poétiques.

Entre deux versions de l’éternel retour faut-il choisir ? Cela se pourrait si la vie était affaire de logique, de pensée pure. Il n’en est rien. Chacun, placé dans l’intervalle, entre deux forces également invincibles, fera ce qu’il peut pour réduire l’une et  fortifier l’autre. C’est le programme de toutes les philosophies de la libération.

 

 


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Freud voulait remplacer l’ancienne métaphysique, jugée idéaliste et irréaliste, par la métapsychologie. Que serait cette métapsychologie? Une extrapolation spéculative, mais fondée en raison, des résultats de la psychologie scientifique dont il s’estimait l’initiateur. Théorie des pulsions, structure de l’inconscient, données ultimes de la connaissance. A sa manière, Freud renouvelle les questions traditionnelles de la métaphysique : que pouvons nous connaître, avec quels moyens, que devons nous faire, que pouvons nous espérer? La réflexion freudienne débouche ainsi, tout naturellement, sur la problématique du réel. Par de là toutes les constructions, opinions, convictions et fantasmagories des mortels il y a bien quelque chose qui résiste, qui ne se plie pas à nos désirs, qui reste inconnu, voire inconnaissable, quelque chose avec quoi nous ne pouvons ni jouer ni transiger. Dans ce texte un peu mélancolique de fin de vie « Analyse terminée, analyse interminable » Freud s’interroge : pourquoi l’analyse ne peut elle totalement aboutir ? Quel est donc cet obstacle, ce « skandalon » qui fait butée, obligeant le patient à la révision déchirante de ses vœux et de ses espoirs ? Comme s’il existait fondamentalement deux ordres de réalités : la réalité psychique – « Wirklichkeit » dira Freud, c'est-à-dire effectivité des processus primaires et secondaires de la psyché, - et la réalité externe, matérielle si l’on veut, qui n’obéit en rien à nos désirs, qui oppose un refus sans concession à nos fantasmes les plus chers : Realität. Deux termes soigneusement distingués, selon une rigueur toute philosophique. Et pour faire bonne mesure, il inventera ce terme redoutable, aux relents de tragédie  antique : le roc de la castration. Chaque sujet, de bon ou de mauvais cœur, vient échouer sur le roc de la castration, entendons sur la réalité de la différence des sexes, de la mortalité, et finalement de la finitude du savoir. Toujours la vérité est ailleurs, hors de prise, fascinante et impossible. Tout homme, tôt ou tard, rencontre la Méduse, et c’est sous son regard mortel qu’il se choisit son destin.

Si, comme nous l’avons esquissé dans l’article précédent, c’est bien par le sexuel que l’homme entre en relation avec le réel, nos pouvons à présent élargir le propos. Lacan dira que le réel c’est ce qui revient toujours à la même place. Comment entendre cette affirmation? Tout le problème est de savoir s’il existe une place spécifique, dans l’inconscient, pour recevoir la survenue du réel. On pourrait penser que chez certains sujets cette place n’existe absolument pas, qu’ils ont opéré une forclusion initiale à la faveur de laquelle ils s’hallucinent sans limites, confondant leur être particulier avec l’être universel. Régime de la psychose, il va sans dire, dont l’expression serait : tout est possible parce que je le veux. Le réel ne peut revenir puisqu’il n’est jamais advenu, comme catégorie psychique, ce qui expose le sujet au plus extrême des dangers, sauf s’il parvient à imposer sa psychose par la voie politique. Pour le commun des mortels il n’en va pas ainsi. Le réel est ce que nous ne voulons pas voir, mais qui s’impose malgré tout, et souvent contre nous. Il est indispensable qu’ au fil des événements, se creuse une place particulière dans la psychè qui puisse accueillir, dans la durée, ces épreuves, et si possible, les articuler avec les autres instances psychiques. Dans un cas favorable c’est la conscience elle-même qui peut se transformer et se renouveler à la lumière de l’expérience.

Dire, comme fait Lacan, que le réel c’est l’impossible, me semble à la fois vrai et faux. Impossible à prévoir, à connaître, étranger par essence à la représentation, oui. Mais si du réel nous sommes à jamais distants et distincts, si dans sa nature spécifique il échappe et surprend, nous pouvons, à défaut de le connaître, construire en nous cette place particulière qui, en nous mêmes , situe l’événement, l’accueille quand c’est possible, nous mettant progressivement en mesure de vivre avec le skandalon, avec notre finité indépassable, sous l’aplomb de la mort.

Il n’y a pas lieu d’opposer la métapsychologie à la métaphysique. En dernière instance elles traitent toutes deux des mêmes questions. Je considèrerai la métapsychologie comme une branche de la philosophie, particulièrement utile pour éclairer la question de la connaissance, et de l’inconnaissance qui lui est substantiellement liée.

 

 


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L’effroi signe la proximité excessive du réel. Par réel il ne faut pas entendre la réalité commune et conventionnelle, mais ce qui surgit en fracassant les barrières de la représentation. Dans l’ordre de la psyché le réel c’est d’abord le sexuel, si par là on désigne correctement ce qui est refoulé, clivé, séparé. Mais là encore il faut être prudent : les choses du sexe apparaissent voilées, protégées par l’écran de la beauté, de la mascarade, de l’érotisme, de la délicatesse ou des bonnes mœurs. La beauté est l’ornement qui suscite le désir tout en modérant ses effets immédiats. Elle invite à la patience, elle diffère, et comme dit Stendhal, elle est une promesse de bonheur, plus que le bonheur lui-même. La beauté est ce voile qui invite au dévoilement : lèthè et alètheia. Philosopher c’est honorer la beauté tout en rêvant de la démasquer, de passer outre, de savoir et de voir.

Les Grecs dénudaient l’homme et voilaient la femme. Il y a là une subtile sagesse. Toute la statuaire impose  le respect de la distance, suggère qu’il est un autre domaine, qui doit rester inviolé. Passer outre est une inconvenance, une hérésie, plus encore une faute de goût. On réservera à la comédie grivoise, ou à la provocation l’exhibition de Baubô, et encore seule la femme le peut-elle faire, pour scandaliser, ou pour faire rire. Mélange d’effroi et d’humour tragique.

Dans sa radicalité le sexuel renvoie à l’énigme du désir, de l’accouplement et de la fécondité. Il ouvre sur cette terra incognita qui précède la naissance du sujet individué, cette histoire an-historique et inconcevable de ce qui fut avant, et que nul ne peut rejoindre une fois né. Chacun de nous est situé hors d’un champ obscur et inconnaissable où pourtant se sont produites les « choses sérieuses », celles qui ont initié le processus de la génération. Cet « avant », nous le savons, conditionne notre aujourd‘hui,  mais selon des processus qui nous restent impénétrables, qui suscitent les délires de l’imagination sans épuiser jamais le mystère. En ce sens nul n’en a fini jamais avec l’événement, ce premier événement qui conditionne tous les autres, qui constitue la matrice, la bien-nommée, déterminant la série et ses innombrables avatars. Ces « événements »ultérieurs répèteront sans épuiser, puisque jamais les secondes fois ne peuvent rejoindre la première.

C’est dans insondable creuset qu’il faut chercher la cause et le ratage de la jouissance. Que vivons-nous donc en jouissant ? Une duplication qui se présente hallucinatoirement comme une expérience initiale. C’est toujours neuf, croyons-nous, et c’est toujours déjà passé, dépassé, dans cet impossible de vivre le moment inaugural. Nous arrivons toujours trop tard, et le monde est déjà vieux. Ou plutôt c’est nous qui sommes déjà vieux, dépossédés à jamais de la seule chose qui véritablement nous importe : l’événement source, mère de tous les événements. Certains, agacés de cet échec, croient saisir enfin le sens de l’énigme dans la mort, moment extatique où l’origine et la fin enfin se confondent.

Dis-moi ta jouissance, je te dirai qui tu es. C’est peut-être cette phrase imprononçable, à nous même interdite et impossible, que nous adressons sans le savoir à la mère, car de notre mère nous sommes sûrs, et non du père. C’est forcément dans la jouissance impensable de la mère que se rencontrent la question du désir et celle de la génération. C’est là, de l’autre côté du symbolique et de la loi paternelle, que se profile, dans l’effroi et l’attraction, le double registre du sexuel et du réel.

Nietzsche ironisait sur ces philosophes qui reculent devant la vérité, tout en soutenant par ailleurs que la vérité est femme, et que le bon goût consiste à maintenir la juste distance. Il ne croyait pas si bien dire. De toujours les philosophes sont saisis d’effroi et de volupté, mais ils le dissimulent soigneusement derrière les voiles de la raison. Entre prudence et hypocrisie ils avancent masqués. Seuls quelques-uns se hasardent au plus près, et quelquefois ils en meurent. J’aime évoquer la hardiesse de Lucrèce, avouant entre volupté et horreur, franchir les murailles du monde pour contempler l’invisible.

« Sapere aude » : ose savoir, ose voir. Et que verrons-nous donc ? Rien. Mais de ce rien, qui échappe à tout savoir, nous ferons la matrice de la vérité.

« La vérité est dans l’abîme ». Abîme de terreur et de jouissance, abîme de la connaissance, mais aussi, pour les meilleurs, origine absolue d’où se promeut meilleure vie.

 


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Adossé au réel, et la mort en face de moi, je m’interroge. Qui suis-je si ce n’est ce fragment d’espace, de matière et de temps qui s’effiloche comme peau de chagrin. Du passé je n’ai que le souvenir de quelques bribes chancelantes, et le futur n’est qu’une vue de l’esprit. Debout, je respire plus profond, pour m’assurer du moins que j’existe, en cet instant fragile, déjà presque passé. Cet instant, je le veux, je le veux vivre aussi intensément que possible, mesurant la caducité indépassable de toutes choses, et la mienne plus encore. Puis-je, avec le poète, dire « je suis » si tout s’écoule autour de moi, et en moi-même, comme un peu d’eau sur la surface du temps ?

C’est étrange, je ne connais plus que mon présent immédiat, oublieux de tout, incertain de tout, resserré sur l’instant, dans une sorte d’indifférence tiède pour tout le reste. Autour de moi des gens s’agitent, préparent leurs vacances, discutent politique et avenir. Moi seul je me tiens c ici, en nul ailleurs rêvé ou fantasmé, obstinément ici. Mais les autres se trompent, on n’est jamais ailleurs, toujours ici, que cela plaise ou non. Je suis ici de plus en plus consciemment, charnellement. Peu me chaut de voyager, et de corps et d’esprit. Et même, je sais de moins en moins ce que désirer veut dire, si le temps se rétrécit sur l’heure, et la minute. Au delà c’est l’obscurité, l’incertitude, le néant.

Penser au lendemain me devient presque impossible. Il y faut une pressante nécessité, ou une obligation inévitable. Evoquer le passé me plonge dans une sorte d’hébétude, tout s’effiloche, se mélange, se corrompt et s’effrite. Les contours s’effacent, les visages s’embrument, les paysages se dissolvent dans une brume grise. Hors de l’instant présent c’est le smog.

Je me suis inquiété de cette étrange disposition, j’y ai vu longtemps une marque de trouble mental. Cela est possible, mais comme de toute manière je suis inguérissable, je puis décider que c’est un signe de santé. Savoir oublier n’est ce pas une forme de digestion et d’élimination supérieure et rare ? Et négliger l’avenir n’est ce pas la meilleure manière de l’accueillir? Je me range sur la sagesse des chats et des plantes, consultant les fleurs de mon jardin sur l’absolue préséance du présent. J’ai lu que sur le tard l’excellent Lévi-Strauss, abandonnant la considération scientifique de l’humain, s’est essentiellement consacré à l’observation des champignons. Le vieux Rousseau, de même, nous conte, dans ses « Rêveries du promeneur solitaire » ses inlassables explorations botaniques. Il y a là de la sagesse.

Il faut reconsidérer les qualités propres de la vieillesse, à l’encontre du jeunisme ambiant. Certes nous perdons la vitalité des jeunes années, et j’en ai, quant à moi, souffert plus que de raison. Mais enfin j’apprends à relativiser, à laisser tout doucement le temps faire son office, à moins vouloir et moins douloir, à glisser lentement sur la pente, sans hâte et sans regret. Et je me dis souvent que la mort me serait indifférente et douce, pour peu qu’elle m’emporte sans violence ni repentir.

Je m’aperçois qu’au fil de cette page l’ombre du grand Montaigne n’a cessé de m’accompagner. Que même certains de mes accents peuvent évoquer, chez le lecteur averti, de subtiles réminiscences. Qu’on me fasse crédit là-dessus ! C’est tout naturellement que j’ai marché dans ses pas, en gratitude, retrouvant sans le chercher l’esprit de la plus saine philosophie !

 

 

 

 

 

 


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