Arthur Schopenhauer écrit : "la métaphysique est une science de l'expérience". J'en suis d'accord, lassé comme lui des spéculations purement conceptuelles, et désireux de plonger au plus vif de l'existence concrète. Mais le terme "métaphysique" me gène, s'il désigne quelque voyage mental dans l'invérifiable. De plus je me méfie des illusions de la connaissance. Par "expérience" j'entendrai le rapport que nous pouvons avoir avec le réel. La formule corrigée donnerait à peu près : la philosophie est cette discipline mentale qui nous enseigne le non-savoir par l'expérience du réel, inconnaissable et imprévisible, mais pensable. L'essentiel est de poser le réel comme ce qui excède absolument notre représentation du monde, déroute nos anticipations et se révèle à nous sous les espèces d'un "il y a" à la fois incontestable et décidément inconnaissable comme tel.
Penser le Tout comme Tout ne signifie nullement le connaître. Mais ce qui compte c'est que l'homme, dans son effort de connaissance, prenne la mesure de son ignorance (qui n'est pas complète), et pose cette instance de non-savoir comme une borne indépassable de sa connaissance. Cette modestie-là s'appelle vérité.
La vérité n'est pas l'adéquation du savoir et du réel, mais le savoir de la limite.
Cela au moins devrait nos éviter de nous perdre dans l'illimité, ou la fatuité.
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PS :
1) La limite de la connaissance est évidemment mobile, se déplaçant au rythme des savoirs, notamment scientifiques. Mais c'est une illusion de supposer qu'un jour cette limite puisse sauter dans une égalisation du savoir et du réel (Le savoir absolu). En fait les progrès de la connaissance ne font qu'introduire une igorance savante à la place de l'ignorance grossière des premiers âges. La rupture entre la représentation et le réel est une donnée structurelle, et à ce titre inamovible. Contrairement à la maxime de Parménide - "c'est le même qu'être et penser" - la pensée est une opération symbolique dépendant des structures du langage, y compris scientifique, dont on ignore totalement si elles rendent compte de ce qui est. Disons que la science crée des modèles d'intelligibilité qui ont une efficacité relative, une application pratique dans le meilleur des cas, mais toujours amendables en ce qu'elles révèlent bientôt les limites de leur opérativité. Sur le fond, à y regarder de plus près, rien ne change fondamentalement à la destinée humaine, errant entre savoir et non-savoir. Je pense que c'est une opération de salut public que de poser a priori la limite comme constitutive de la psychè. Hors de quoi on bascule dans la psychose, ignorante ou savante.
On retrouve la règle d'or de Démocrite :"L'homme doit connaître au moyen de la règle que voici : il se trouve écarté de la réalité". Démocrite invite bien à faire effort vers la connaissance, mais en assumant préalablement et définitivement la vérité du savoir impossible.
2) Schopenhauer parle bien d'une "science de l'expérience". Peut-on faire l'expérience du réel? Evidemment oui si nous posons le réel comme ce qui est extérieur à la représentation. Chaque fois que se produit un événement qui échappe à toute prédiction, prévision et anticipation nous expérimentons le réel comme tel. C'est à cet élément de rupture, de surprise, de choc que se reconnaît précisément ceci que notre pensée est inapte à tout saisir et calculer, que le réel excède infiniment nos pouvoirs de rationalisation. Ajoutons que le réel est indifférent à nos désirs et que s'il est tantôt traumatique il peut être à l'inverse bienheureux. Mais ce qui compte dans l'affaire c'est moins notre appréhension subjective que l'événement comme tel. L'événement dit heureux peut être aussi bouleversant que le funeste, si bien que cette distinction s'efface devant le caractère de rupture qui serait la marque propre du réel. On voit bien d'heureux gagnants du Loto se suicider de "bonheur"!
Sur le plan éthique on pourrait faire la différence entre une éthique de la sécurité qui vise à se protéger (illusoirement) de toute irruption dérangeante, et l'autre qui pose le réel comme une donnée structurelle de la psyché, s'accomodant de cette étrangeté tout en sauvegardant, autant que faire se peut, un certain équilibre intérieur. S'aménager une place vide, où toujours quelque chose peut trouver à se faire représenter. C'est par exemple ce que fait celui qui a traversé un deuil et qui sait à présent qu'on ne peut compter jamais complètement sur les bienfaits du sort. Quoi qu'il puisse arriver la surprise ne sera plus qu'une demie-surprise. Ou encore, faire comme Montaigne qui s'estime un survivant après la mort de son ami La Boétie, vivant d'une vie consciente, mais marquée au fer par la vanité des choses. "J'aurai vécu de me savoir mortel" dira Lacan dans une veine comparable. Avec l'approfondissement de la conscience du réel on ne peut que vivre d'une manière quasi posthume, du point de vue de celui qui a expérimenté le pire et qui s'étonne d'être encore dans le jeu multiple et bariolé de la vie. On peut s'attrister de cet état un peu crépusculaire, mais on peut à l'inverse estimer que les choses ont d'autant plus de prix qu'elles sont éphémères, marquées dès leur apparition d'une dimension de mort.
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