Je suis, de nature, rétif aux expositions intellectuelles, aux démonstrations, et en général à l'écriture philosophique, trop lourde et compassée, trop intentionnelle. Je n'ai jamais été convaincu par une quelconque démonstration. Je ne sais rien de plus ennuyeux que les interminables discussions platoniciennes, les cheminements besogneux d'un Socrate dialecticien. Je veux entendre, sentir l'homme plus que le philosophe. Je veux que la vie réelle lui inspire une parole de vérité. Je veux que son plaisir d'écrire se communique à moi, directement, dans mon plaisir de lire. Je veux une rencontre de singularités, non un discours.

Cette remarque porte plus loin. Ce n'est pas une simple affaire de goût, de manie littéraire. Le style c'est l'homme. Ecrire ne consiste pas à exposer une théorie préalablement élaborée, mais à élaborer, à perlaborer, ici même, dans l'instant, une pensée en gésine, à la conduire souplement mais décisivement vers son achèvement. Ecrire c'est essayer, s'essayer soi-même, se mettre à la question. Je veux que dans le procès de la pensée le lecteur puisse suivre la démarche créative, sentir les hésitations et les avancées, marcher dans la marche de l'homme penseur. Cette rare disposition créative se trouve chez Montaigne, dans ses pages les plus nerveuses.

Je reviens constamment sur quelques thèmes, les mêmes assurément, qui pourraient paraître, à un lecteur superficiel, quasi obsessionnels. Mais ce n'est pas faiblesse, paresse ou répétition. C'est que ces thèmes sont d'une importance vitale, conditionnant l'existence comme telle. Je n'en finis pas de les reprendre, les remanier, les amender, ajoutant ici, retranchant là, suivant toujours la nécessité intérieure, qui est ma seule loi. Je pourrais dire, exagérant à peine : ce n'est pas moi qui écris, c'est mon daïmon.

Cette exigence commande une écriture indirecte, oblique : non pas le traité, mais l'essai, l'aphorisme, le poème, la sentence, l'apophtegme, la maxime, voire la confession. Je pourrais dire comme Montaigne : "je suis moi-même la matière de mon livre", à  ceci près que je n'écris plus de livre. Le livre est encore trop solennel, trop emphatique. Il y a infiniment plus de liberté, d'allégresse, de jouissance à virevolter, à vaticiner comme je fais ici, dans cette écriture mi privée, mi publique, sans obligation, sans contrat autre, purement moral, que de réjouir mon lecteur.

C'est un honneur que d'être lu. Encore faut-il le mériter. Cela exige de la probité, vertu première du philosophe. Et la probité exige que l'on se mette soi-même, non en avant selon la stratégie narcissique, mais au centre mobile de la création. Etre là, à chaque ligne, sans offusquer par la suffisance. S'exposer sans montre, sans exhibition. Sans volonté de convaincre, sans prosélytisme. Et sans fausse modestie.

Tout ce travail de procréation auquel je me suis livré tourne autour d'une intuition centrale pour laquelle le mot juste me manque. S'il existait il serait loisible et recommandable de me taire. A défaut je tourne autour, je cherche (au sens étymologique : circa, autour), creusant mon sillon à dénicher le terme adéquat, le mot précieux qui livrerait l'énigme. Mais peut-être n'y-a-t-il rien à trouver qui n'ait été dit depuis toujours. Reste que cette trouvaille, fût-elle convenue et connue de toujours, c'est à moi de me l'approprier dans mes propres termes. Lacan parle quelque part d'un signifiant du manque de signifiant. C'est le destin de tout sujet conscient de soi de chercher à produire ce signifiant-là, qui ne vaut que pour soi. A défaut de le nommer explicitement je construis une sorte de paraphrase qui vaut pour le tout : "la beauté est le masque de la vérité impossible".

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Finissant ce texte me revient en mémoire cette évidence de la pensée antique : Apollon est le dieu oblique. Que signale cette définition - à supposer qu'il s'agisse bien d'une définition? Contraitrement à Dionysos, le dieu du proche qui engloutit sa victime, Apollon voit et agit à distance : l'arc meurtrier et la lyre enchanteresse. Son action est indirecte, son efficience voilée, comme est l'oracle de Delphes, comme est la beauté. Apollon est bien le voile de beauté et de terreur qui masque l'indicible vérité dionysiaque.

 


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