"Le genre humain peine donc en vain, en pure perte,

Toujours consumant son âge en futiles soucis.

C'est qu'il ne connaît pas de limite à la possesion,

Il ne sait pas jusqu'où le vrai plaisir peut croître.

Tel est le mal qui peu à peu nous entraînant au large

Déchaîna sur nos vies les grands orages de la guerre". (Lucrèce, De natura rerum, V, 1430 à 1435)

  

     Ce passage signe la fin du Livre V où Lucrèce s'interroge sur la naissance et le développement de la civilisation humaine. Quel est donc cet aiguillon qui pousse les hommes à quitter l'orbe de la nature pour se lancer dans les aventures de la technique et des arts? On dira : c'est le besoin, l'insécurité, la faim et la soif. La nature est parfois ingrate, parfois généreuse, il faut donc en effet s'assurer le nécessaire, repousser les bêtes sauvages, chasser et cultiver. Mais ces besoins satisfaits, pourquoi s'acharner davantage, accumuler des biens superflus, affronter les océans, les vents et les tempêtes, s'épuiser en conquêtes incertaines, provoquer de lointaines peuplades alors que le nécessaire est de longtemps assuré en nos contrées? 

C'est qu'il  faut soigneusement distinguer le désir du besoin : 

       "Il n'est souffrance aucune

        A n'avoir habit de pourpre aux grands ramages d'or

        Pourvu que nous protège une étoffe plébéienne".

Le besoin est limité, relativement facile à satisfaire dans les conditions les plus ordinaires de la vie. Le désir est illimité, s'enflant à mesure jusqu'à la déraison, si la pensée est malade, rongée par la crainte de la mort et la soif d'immortalité. Lucrèce présente souvent une sorte de psychanalyse avant la lettre, dont l'intention est de découvrir le ressort secret de la conduite pathologique. Notre obsession de la sécurité, notre haine viscérale du manque, notre passion funeste de domination et de maîtrise seraient l'expression indirecte de la peur. Peur de souffrir, peur de manquer, peur de mourir. La mort comme passion, la mort comme souffrance. Plus justement : l'idée de la mort, comme si par quelque magie on pouvait ne pas mourir, éterniser ce peu de temps qu'est notre vie. Cette idée rend méchant, avare, agressif, haineux, aujourd'hui nous dirions paranoïaque. La peur nous travaille, et nous travaillons d'autant!

Faut-il rappeler que travail c'est le tripalium, "triple pal", un instrument destiné à forcer les boeufs, un joug? "Labor, poena", des mots décrivant l'effort soutenu, la peine, l'esclavage, le malheur, la douleur. Si la fatigue liée à l'effort de combler le besoin est inévitable, l'autre fatigue, celle de la tension infinie, de la passion inassouvissable, de la conquête improbable et indéfinie des biens superflus est proprement pathologique : nous nous épuisons "en pure perte".

Pourquoi cela? Parce que la mesure du plaisir est inscrite dans la chair, que l'organisme est ainsi fait que l'équilibre une fois restauré on ne peut de nulle manière accroître le plaisir. Pourquoi boire si je n'ai plus soif? Pourquoi me faire vomir pour manger encore? Pourquoi un lit en or si une couche "plébéienne" m'assure le meilleur sommeil? Infinitude d'une disposition passionnelle et pathologique, maladie de l'âme.

Lucrèce désigne clairement la conséquence : la guerre. Guerre de tous contre tous, et sous toutes les formes : économique, politique, militaire. Mais psychologique tout aussi bien, guerre contre le voisin, le proche, l'intime, guerre dans l'intimité même de la psyché individuelle, intestine et barbare. Aucune civilisation, aucune civilité ne se peut concevoir dans ces conditions, aucune paix durable, aucune harmonie. Le travail de la passion, qui nous fait travailler à mort, travaille à la mort universelle. Pulsion de mort.

Thanatocratie universelle. Et c'est la courbe fatale qui nous entraîne à la barbarie technologique et géopolitique. 

Penser à contre courant, voilà notre tâche aujourd'hui. Interroger sans relâche cette sauvagerie de l'activisme planétaire, cette boulimie, cette bouffonnerie, qui ne serait que ridicule si elle n'était macabre. Voici quelques décennies Herbert Marcuse, bien oublié de nos jours, dénonçait les dangers du sur-travail, pendant inévitable du capitalisme mondial. Nous y sommes.

Le moment est venu de nous demander enfin pour-quoi nous travaillons.

 

  

    


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