IV

 

                                                            "OU MALLON"

 

Comment soutenir encore, comme fait une insistante tradition, de Diogène d'Oenanda jusqu'à Jean Salem, que Démocrite fût déterministe? Tout au plus peut-on estimer qu'il rêva d'une physique de la certitude causale ("J'aimerais mieux établir une seule  relation causale que d'être le roi des Perses"), mais que ses théories elles-mêmes, et sa foncière intégrité intellectuelle la rendaient impossible. Ce n'est pas sans raison que Diogène Laerce classe Démocrite parmi les Sceptiques, encore que cette dénomination ne soit pas davantage satisfaisante. 

De quelles facultés disposons-nous pour connaître? Les sens et la raison. Démocrite, selon l'usage général, penche pour une supériorité de la raison: "Il est deux formes de connaissance, l'une légitime, l'autre bâtarde (...) ; la légitime possède un instrument permettant une connaissance plus fine"). Les sens sont limités. La raison est plus performante. Peut-on en conclure que la connaissance est possible? Nullement : "Nous ne connaissons rien en réalité sur quoi que ce soit, mais pour tout homme son opinion vient de ce qui afflue sur lui". Montaigne s'en souviendra : "Nous n'avons aucune communication à l'être".

C'est bien la raison qui nous permet de construire cette extraordinaire physique spéculative des linéaments, des filaments, du mouvement universel. On pourrait penser que cette vision intuitive suffise à notre désir de savoir, hélas, il n'est pas de moyen de la vérifier si nos sens nous rabattent sur l'humus de la terre et le "fient du monde". Les atomes sont bien des "ideai" : représentations humaines de ce que serait le secret de la nature, lettre d'un alphabeth spéculatif, poème sublime sur notre incapacité de savoir.

Tout au plus peut-on soutenir la vraisemblance de la théorie atomique, en mettant en évidence l'aporie de l'opinion commune :" Convention que le doux, convention que l'amer, convention que le froid, convention que la couleur ; et en réalité : les atomes et le vide". Cette proposition du moins peut satisfaire notre raison. Rien n'empêche, selon la congruence de la sensation et de la raison, de supposer que les corps, et leurs effets sur notre sensibilié, soient la conséquence d'un flux atomique dérivant des choses. Ce sera l'argument de compatibilité entre le sensible et l'intelligible chez Epicure. Quant à savoir ce que sont "en réalité" les atomes...

La formule qui revient en basse continue , c'est "OU MALLON" - pas plus ceci que cela. Qu'est ce à dire? Le doux est-il plus doux que l'amer, et inversement? Le haut paraît bas de loin, et haut de près. Le petit est plus petit que le grand, mais le grand peut être, lui aussi plus petit que le petit. Réversibilité des caractères, relativité des points de vue. Les Sceptiques en feront l'usage que l'on sait. Et Protagoras n'est-il pas disciple de Démocrite, et Anaxarque, et Pyrrhon?

Mais plus profond encore, plus problématique, plus inquiétant, plus étrange, ceci :" ou mallon to den è to mêden einai". (Il estimait qu'il n'est ) pas plus du "il y a" que du "il n' y a pas". En fait la maxime décourage toute traduction parce que le "den" n'existe pas en grec, et que Démocrite a forgé cet hapax en coupant sauvagement le "mêden" (pas un). On ne peut affirmer qu'il n' y a pas (mêden), mais pas davantage qu'il y a (den). Ce néologisme de "den" est une invention dont l'intention polémique semble être la suivante : il faut éviter d'utiliser le terme d'être, et d'un. Logiquement Démocrite aurait dû écrite : to on (l'étant) ou to einai (l'être) un to hen (l'Un). Clairement, il veut éviter les termes de la tradition métaphysique, pour donner le terme le plus insignifiant possible, le plus neutre : den, simple contraire de mêden, rien. Ni pas rien ni rien. Entre le quelque chose et le pas quelque chose se faufile cet étrange signifiant qui ne renvoie à rien de particulier, et qui abolit toute affirmation et toute négation.

Ou mallon : nous ne savons pas plus que nous savons pas, ou encore, et mieux, nous ne pouvons savoir si nous savons ou si nous ne savons pas. Et puis, que signifie savoir? Démocrite, peut-être le premier, introduit une césure décisive  entre le savoir et la vérité.

"La vérité est dans l'abîme". Peut-être sommes-nous à présent un peu mieux armés pour entrevoir le sens de cette proposition. L'abîme est ce fond sans fond où se perd la spéculation, sans assise, sans référent identifiable. Et pourtant nous ne pouvons, étant homme et philosophe,  renoncer à sonder les abîmes. Mais toute notre connaissance doit se référer à cette vérité : nous ne savons rien en vérité, "étéon". Eteon, encore un mot rare, ici distingué de "alètheia" la vérité. Alètheia, la vérité, c'est que nous ne savons rien "eteon", pour de vrai, réellement. C'est sur le réel que nous achoppons, et sur celui-là nous achopperons toujours.

Et enfin, pour la fine bouche. Certainement Pyrrhon connaît fort bien son Démocrite. Jugez plutôt."Pyrrhon soutenait qu'il n' y a ni beau ni laid, ni juste ni injuste, et, pareillement, au sujet de toutes choses, que rien n'est en vérité mais qu'en tout les hommes agissent selon la convention et la coutume, car chaque chose n'est pas plus (ou mallon) ceci que cela" (Diogène Laerce XI, 61).

Que Démocrite soit un détermiste déçu, un sceptique avant la lettre, n' a au fond guère d'importance. Ce qui compte, à mes yeux du moins, c'est qu'il ait ruiné à jamais toute tentative dogmatique, dissolvant l'être dans le foisonnement atomique, dispersant l'unité dans l'immensité du vide, initiant le pluralisme en philosophie, et son cortège d'indétermination théorique. Ici, le hasard et la nécessité fêtent leurs noces d'allégresse, savoir et non-savoir, de dignité égale, sont référés pour toujours à l'impossible/possible de la vérité : "notre connaissance doit se construire en référence à cette vérité : en réalité nous n'avons pas de moyen de connaître la vérité".

 

 


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