La notion d'identité n'est que relative et différentielle. Elle n'exprime pas encore la nature du sujet. Dire comme Sartre : "je me pose en m'opposant" c'est s'inscrire dans le champ de l'autre, tout en prétendant s'en différencier. La perspective reste réactive : je suis ce que l'autre n'est pas, l'autre n'est pas ce que je suis. C'est là un moment, nécessaire sans doute, mais qui doit se dépasser lui-même pour s'abolir dans l'affirmation de la singularité.
La singularité est sans concept, sans définition possible puisque tout concept est différentiel. Il en résulte qu'aucun savoir du sujet n'est possible. "Connais toi toi même" est une belle formule, mais creuse. Si l'on veut lui donner sa véritable portée il faut la désenclaver de tout projet de savoir, pour la rendre à la vérité. Ce qui est vrai, mais indicible, c'est précisément la singularité.
La singularité c'est la manière dont un être du monde fait son apparition, son développement et son déclin. C'est bien ainsi qu'il fallait entendre à l'origine le mot "phusis" : naissance, croissance d'une réalité douée de vie. Aussi est-ce la plante et l'animal qui expriment le mieux la "phusis", comme mouvement originel et original vers le déploiement, puissance originaire. La plante ne quitte pas sa nature, ni l'animal s'il n'est domestiqué. Le cas de l'homme est évidemment tout autre puique sa nature n'est pas fixée, puisqu'il vient au monde immature et inachevé, que sa faille de nature est prise en charge par le groupe social qui le modèlera selon ses propres normes et exigences. Il en résulte qu'il est bien difficile de dégager une supposée nature de l'homme. Aussi la question de la singularité de l'individu est-elle infiniment problématique.
Ainsi pris en charge par le groupe, normé, et formaté, comment l'individu pourra-t-il sauvegarder ce qui fait sa singularité? Certains se réjouissent de voir l'homme enfin domestiqué, lié, voué au bien collectif, enfin rendu à la "raison", au devoir, à sa vocation intelligible. La religion n'est pas bien loin, jusque dans Rousseau et chez Marx.
D’autres, tels les Kuniques, rejettent violemment le social conventionnel au nom d’une vérité de nature qu’il s’agirait de restaurer. Mais le vrai problème se pose en d’autres termes : tout en intégrant ce que la société et la convention ont pu avoir de positif, conserver la disposition naturelle, la renforcer au fil de l’apprentissage, puis, dans l’âge mûr, se livrer à un rigoureux travail de décantation, d’épurement, de dépouillement. Tels furent les épicuriens, les pyrrhoniens, et tels, sous d’autres cieux, les taoïstes. Leur pari, qui peut paraître insensé, est d’estimer qu’il est possible de dégager la singularité, de l’affiner et de l’affirmer, de soigner la maladie, de rétablir la santé. Diogène d’Oenanda :
« Nous avons chassé les craintes qui nous possèdent en vain ; quant aux affections, celles qui sont vides, nous les avons complètement retranchées ; celles qui sont naturelles, nous les avons réduites à fort peu de chose, ramenant leur grandeur au minimum ».
Je m’inscris de plein pied, avec ferveur et reconnaissance, dans ce mouvement de libération pluriséculaire qui s’efforce de rendre à l’être humain la joie de nature, la confiance dans sa puissance originelle, qui dénonce inlassablement les supercheries et les motifs de crainte, les délires et les soumissions. Il n’est pas tolérable que, sous le motif de la nécessité du lien social, on en conclût au sacrifice de la singularité.
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