Nous prétendons désirer la liberté et nous faisons tout pour la fuir.
Nous prétendons désirer le bonheur, et nous acharnons à le fuir.
"Comment réussir à échouer" demandait un auteur récent. La réponse est facile, il suffit d'observer le comportement ordinaire, en nous et hors de nous. Bien sûr, certains réusissent, mais réussissent quoi, au juste? La carrière, mais c'est au prix de la liberté. Les affaires, mais au prix de la vie intérieure. Et le reste à l'avenant. Partout j'observe à l'oeuvre une disposition à la contradiction, au morcellement. Comme s'il nous était impossible d'aller de bon pied, en agissant de manière globale, intégrative et harmonique. Un bien vient contrarier un autre. Si bien que nous allons claudiquant, boitant et contrefaits.
Si je veux la liberté je dois accepter la solitude, car on aura beau raisonner et ratiociner, être libre c'est ne pas dépendre, ne pas prendre ses ordres chez l'autre, ne pas servir. A Michel Serres un objecteur demandait : à quoi peut bien servir la philosophie? - "A ne servir personne". Si je ne veux servir personne je découvre invinciblement que je n' ai plus de maître ni de serviteur, ni d'Eglise ni de communauté. A chacun de voir si une telle liberté mérite tant d'efforts. Si je décide d'expérimenter par moi-même, de juger par moi-même, je dois m'attendre à la condamnation et au rejet, parfois à la persécution. Aussi est-il prudent de dire comme Spinoza : "Prens garde à toi" (Cau te).
On ne peut se tirer d'affaire dans la société qu'en pratiquant un subtil jeu d'équilibriste, une hypocrisie savante et assumée, ou, comme disait justement Lacan, d'agir le semblant. Mi-dire et mi-faire, c'est à dire peser soigneusement ses mots et ses actes, pour paraître jouer le jeu social tout en introduisant le petit écart critique, le clinamen indispensable qui fait mouche. Signaler, faire signe sans étaler, sans justifier ni parader. Juste le petit quelque chose qui dé-route, qui fait grincer la machine. Par exemple, à qui dit vouloir la liberté, lui demander en passant s'il s'en donne les moyens. En général le discours ne sert qu'à s'obnibuler soi-même, dans une sorte d'hypnose de confortation, de brouillage verbal qui évite de penser.
Lorsqu'on a fait soi-même un certain chemin de pensée, balayant les certitudes et les faux-semblants, on s'aperçoit que les autres ne vous écoutent plus, ou, s'ils vous écoutent, qu'ils ne pensent qu'à eux-mêmes, feignant de vous entendre, mais rapportant tout propos à leur seul cas. Vous écoutez, vous êtes capables d'écoute au terme de votre expérience, mais l'autre, qui éventuellemnt se nourrit de votre propos, est parfaitement incapable de vous écouter à son tour. Vous devenez son oreille, en qui il se se rassemble lui-même. Mais vous, qu'êtes vous pour lui? Rien du tout, une oreille. Qu'est ce là sinon une grande solitude. Plus vous avancez dans l'expérience de la vérité, plus vous êtes seul. Et c'est un miracle si vous rencontrez encore une personne qui ait fait un chemein comparable, avec qui vous puissiez tout simplemnt échanger au même niveau. On peut en venir, en certains moments de lassitude extrême, à regretter la bonne névrose collective d'antan, où l'on était seul tout en croyant être au diapason avec les autres.
La grande solitude, celle que l'on sait structurale, ontologique et indépassable ne se supporte qu'à pouvoir parler avec des amis. Pour le solitaire, l'ami est un solitaire, aussi solitaire que lui, qui ne renie pas sa solitude, y reconnaissant la conditiion et la marque de la vérité. Le ciment d'une amitié véritable c'est la vérité. C'est bien ce qu'indique ce noble nom de "philo-sophie" : amitié(philia) en sagesse(sophia), sagesse de l'amitié. Le maître qui n'est plus le maître devient l'ami, le disciple qui n'est plus disciple devient l'ami, et tous deux sont amis en sagesse, sous le signe impérial de la sagesse.
La liberté est un chemin de solitude. Il serait regrettable que cette solitude débouche sur l'isolement - qui fut le drame intime de bien des penseurs, tel Schopenhauer. L'amitié n'efface pas la solitude, elle est ce qui se donne comme rencontre de deux solitudes qui se reconnaissent réciproquement comme singularité absolue sous le signe du vrai. En quoi ils peuvent échanger selon le vrai, sans se renier ni s'asservir.
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