"Une éjouissance constante!" C'est ainsi que Montaigne qualifie la vie en vérité. Ce beau terme d'éjouissance a malencontreusement vieili en notre langue françoise, nous privant d'une notation subtile entre jouissance et réjouissance. La jouissance est à présent affublée d'une connotation psychanalytique déplaisante. Se réjouir implique une sorte de dédoublement : en place de la simple éjouissance naturelle, voire instinctive, nous voilà à nous ré-jouir, comme s'il fallait une conscience réflexive, un retournement de pensée pour nous autoriser au plaisir. 

"Jouir, et faire jouir sans faire de mal à personne...". Jouir selon la disposition naturelle, puisque c'est la nature même qui nous pousse au plaisir et à fuir la douleur. C'est le souci de re-jouir, de se ré-jouir, ou de jouir indûment de la faiblesse d'autrui qui est la source du malheur. Et d'abord pour soi, car dans ce souci il entre trop d'intention, de crispation, de volonté. Trop de conscience en un mot, trop de pré-occupation. Un plaisir trop longtemps médité et prémédité se voit gâché par son projet même. Laissons tout doucement se faire les choses, la volupté accompagnera nos actes, en signera l'excellence.

Trop vouloir jouir c'est se priver de jouir. "Il ne faut point contraindre la nature, mais la persuader" (Epicure). Comme le plaisir est de lui-même limité, dans la chair et dans l'esprit, il est vain d'en chercher un prolongement infini. Une heureuse dégustation s'apprécie dans l'instant, non dans une prolongation artificielle et forcée. De même pour l'eros.

L'éjouissance est coïncidence au temps, qualité indicible de l'instant. Ne disons pas que le temps est trop court, que les plaisirs s'envolent comme fumée : c'est la volonté impropre de prolonger qui nous dresse contre le destin et hors de propos. Il suffit de constater que le présent ne manque jamais, qu'à l'instant succède un autre, et que tel plaisir, s'il s'achève, c'est pour laissr la place à un autre. Il faut apprendre à se couler nonchalamment dans cette successivité temporelle, dans ce passage, cette alternance perpétuelle, goûtant le vide autant que le plein, la pluie autant que le soleil, sans rechigner contre le mouvement du monde. Apprendre, non à cueillir le jour et la saison, mais à "saisonner" en toute saison, à se laisser doucement conduire par la saison, y trouvant du charme, même par temps gris.

Les amoureux du désert disent que le désert est peuplé de toutes parts d'une vie surabondante.

Il en va de même des regrets, et du deuil même. De quoi souffrons-nous? De la perte de l'être cher. Souffrance de la séparation, sensation de déchirement intérieur. Cela est inévitable. Mais c'est aussi supposer qu'à force de lamentations on pourra magiquement prolonger la vie du défunt, entretenir, éterniser sa présence. Là est l'erreur. L'ami est mort à jamais, et rien ne le conservera ni le ressuscitera. On ne peut faire que ce qui a été soit encore. Mais à l'inverse, on ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été. J'ai connu cet ami, je l'ai aimé. Il est mort. Mais pourquoi faudrait-il que, sous prétexte de séparation, je fasse comme s'il n'avait jamais été, que je gomme son existence, que dans un deuil furieux j'aille jusqu'à nier ce qu'il fut pour moi, redoublant en somme sa mort par une seconde mort? Deux erreurs: celle qui consiste à s'installer dans le déni (il n'est pas mort), celle qui consiste à rompre si radicalement que c'est comme s'il n'avait jamais existé. S'il est indéniablement mort, le souvenir que j'en ai, reste, quant à lui, à jamais vivant en moi, son image, sa parole, et par dessus tout son amour pour moi et mon amour pour lui. Plutôt que de pleurer, je devrais me ré-jouir (ici le terme convient à la perfection) de tout ce qu'il fut pour moi, re-jouir, par la remémoration consciente et la gratitude, de la grâce insigne que fut pour moi son existence. Cela fut, cela est encore, et rien ne peut faire que cela n'ait été.

"Ceux qui ont eu le talent de se procurer par leurs environs une sécurité entière, ceux-là ont passé leur vie agréablement dans le sein de l'amitié et de la confiance réciproque : et quand il a fallu perdre ces amis si chers, ils ne se sont pas plaints que la mort les eût enlevés trop tôt". (Epicure maxime 44, traduction de Charles Batteux 1758. C'est à dessein que je donne cette traduction ancienne, dans la merveilleuse langue du XVIII, y trouvant je ne sais quelle suavité que n'ont pas toujours, par souci d'exactitude littérale, les transpositions plus récentes).


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