En suivant le fil hasardeux de mes recherches, je débouche sur une rencontre singulière entre le positionnement du réel et la question de l'humain, envisagée dans son développement historique. Les deux problèmes : "qu'est-ce que le réel?" et "qu'en est-il de l'humain dans son rapport au réel?" entrent enfin en consonnance, et peuvent à présent s'éclairer l'une par l'autre. Pour moi cela signifie une heureuse convergence de mes travaux, un aboutissement, au moins provisoire, qui, rétrospectivement, me conforte dans mon entreprise. Il ne me semble en effet guère satisfaisant de me cantonner dans une méditation du réel, d'y trouver une sorte de félicité contemplative, sans rejoindre le plan où se joue la destinée de l'homme, engagé dans sa lutte pour la survie, et confronté à de redoutables enjeux historiques. C'est le point de rencontre de ces deux lignes spéculatives qu'il faudrait éclairer, pour ouvrir à de nouvelles pratiques, individuelles et collectives.

La question du réel est de tous les temps. C'est le butoir, l'incontournable, l'obstacle, ou, au contraire le socle de toute "culture", si ce terme désigne les conceptions fondamentales d'une société humaine, ses prérequis, ses représentations symboliques fondatives, ses valeurs et ses pratiques, sociales, cultuelles et politiques. Point n'est besoin d'insister sur la pluralité, la multiplicité, la variété de ces cultures à travers le temps et l'espace, ni sur leur contingence, leur vulnérablité, leur mortalité, leur relativité en somme. A chaque culture ses valeurs, ses certitudes et ses impensés. J'ai voulu décrire une évolution globale de la culture issue du monde grec, qui s'est édifiée sur une conception prométhéenne de l'humain, qui a développé les sciences et la philosophie dans une rage de savoir et de pouvoir spécifiquement européenne, et qui aujourd'hui se heurte à une limite d'un genre nouveau. C'est le modèle de développement à l'infini qu'il faut aujourd'hui interroger, non seulement sur le plan classique de l'économie et de la géopolitique, mais dans  ses fondements impensés et déterminants.

J'ai distingué, dans les articles précédents, trois phases de cette conception anthropologique.

Dans le cosmocentrisme des Grecs de la période dite archaïque les humains se refèrent au Tout de la nature, à la Physis, considérée comme archè (principe et norme), puissance fondatrice éternelle, "divinité", source de toute vie, de tout bien, de toute valeur, de tout savoir (Sophia), juge ultime  et suprême garant. C'est peut-être dans Héraclite que nous trouvons les expressions les plus pures de cette philo-sophie dynamique et normative. Le Tout est la mesure de toutes choses.

Le théocentrisme est la forme achevée dans laquelle s'expriment les conséquences métaphysiques et  morales de la conception monothéiste et créationniste. Un seul Dieu, crétaur, transcendant, souverain, origine absolue de toute création, Etre suprême, omniscient et omniagissant, source exclusive du Vrai et du Bien, juge ultime et garant de la vie éternelle. Pour Descartes encore, Dieu est vérace, et à ce titre, il fonde les vérités éternelles, les lois scientifiques et le savoir. Dieu est la mesure de toutes choses. N'est vraiment réel que Dieu.

La première formulation  consciente de l'anthropocentrisme c'est Protagoras qui l'exprime : "L'homme est la mesure de toutes choses, des choses qui sont, qu'elles sont, des choses qui ne sont pas, qu'elles ne sont pas". Puisque le Tout est en fin de compte inconnaissable, quelles que soient par ailleirs les connaisssances que l'homme peut forger sur des fragments de réalité, puisque les dieux sont "secrets", et qu'on ne peut savoir, ni qui ils sont, ni même s'ils existent, il ne reste plus qu'à l'homme de construire par lui-même un monde sensé, et de tirer de lui-même les critères du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et l'injuste, bref les valeurs sur lesquels bâtir sa précaire existence. En l'absence de référence théologique et cosmologique c'est l'humain, collectivement, par un pacte, une convention librement et collectivement assumée, qui devient la référence de tout savoir et de toute action. Auto-référenciation, création des valeurs, éducation et politique : le réel c'est ce que l'homme définit comme tel. Comme Démocrite, Protagoras pourrait dire : "convention que le vrai, convention que le faux" - élevant l'humain au rang de législateur. Cette intuition sophistique sera combattue avec la dernière vigueur par les socratiques, éclipsée par des siècles de christianisme, puis légitimée de fait par l'avènement de la rationalité scientifique, les ambitions du siècle des Lumières, pour triompher définitivement dans l'ère de la modernité. On se demandera simplement si le réel est ce que l'homme proclame comme tel, ou si ce n'est pas là l'illusion constitutive de notre monde actuel.

Dépasser l'anthropocentrisme, non pas le renier, telle est notre tâche. Non pas revenir à des stades antérieurs pour retrouver une illusoire sécurité, mais prendre la mesure des faits. De la période anthropocentrique il faut garder la liberté d'esprit, la subtilité d'analyse, la capacité scientifique et technologique, tout en révisant les fondements de cette attitude prométhéenne. La confusion entre savoir et réel est catastrophique. Nous avons cru absorber, phagociter, neutraliser le réel en l'enfermant dans les lois scientifiques, et ce réel refoulé fait implacablement retour dans les symptômes désastreux de notre époque. La folie productiviste, la quête insensée de richesses toujours plus mal réparties, les risques insensés d'un développement sans norme ni critère (hybris) sont la conséquence d'une idéologie, d'une idôlatrie (Freud parlait d'un narcissisme incorrigible de l'espèce humaine), d'un autisme schizophrénique. L'humain ne peut se constituer comme norme absolue, car il vit dans un univers, une natutre, il participe de cette nature, et c'est d'elle qu'il doit recevoir sa norme. L'homme n'est pas la mesure de toutes choses. Toute entreprise de connaissance et de culture doit se référer à cet Autre (que l'homme), non dans la prière ou la terreur, mais dans une juste connaissance des lois de nature.

Ce n'est pas un retour magique ou nostalgique au cosmocentrisme, définitivement éteint. Ce n'est pas éloge de l'impuissance. Nous en savons davantage et nous en pouvons davantage. Nos savoirs doivent servir à la survie de l'espèce, à la justice sociale et politique, à la répartition des biens, à la santé, et non au gaspillage, à la puissance oligarchique, - à la mort programmée.

Dans ce monde nouveau, s'il peut exister un jour, c'est le réel qui fera norme, non la frénésie d'un imaginaire pathologique. Cette butée est indispensable, comme on le voit par ailleurs dans le développement psychique. C'est ici que le drame de l'indivuation rejoint celui du développement anthropologique.

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PS Un auteur récent, Michel Mafessoli, propose d'appeler "écosophie" cette nouvelle philosophie  qui place l'écologie mentale et culturelle au centre de toute connaissance, de toute action, pour promouvoir une régération de l'existence. Je ne saurais que l'approuver et le soutenir.


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