Voici l'image : je regarde par la fenêtre, des feuilles vertes ourlées de gris clair, du bleu céruléen entre les feuilles, des troncs bruns tapissés de vert de gris, des pans de maison, des fenêtres, des carreaux, des trottoirs, et puis le bruit sourd de la ville que j'identifie immédiatement comme bourdonnement de voitures, un tableau, en somme, familier, plaisant, méridional, chaleureux : c'est le monde qui est mien, comme une sorte d'excroissance colorée, de prolongement physique de mon être propre. C'est ce qu'on appelle la perception, et qui paraît si évidente, si familière que l'on hésite même à s'y arrêter, à la soumettre à l'interrogation, tant elle va de soi. Je vois un tableau du monde, il forme un ensemble harmonieux, complet, sans faille apparente, organisé comme un organisme, plein, vivant, et je m'y reconnais d'emblée, il me renvoie à moi-même, il m'exprime, selon une loi de correspondance, de convenance, de réciprocité immédiates. Quoi de plus simple pour refouler l'angoisse? Il suffit d'ouvrir les yeux, le monde est là, et je me crois disposé vers lui, à lui, comme dans une amitié incontestable. Pour un peu je pourrais dire, en un élan de sympathie spontanée : ce monde est à moi, ce monde est mien, je suis ce monde.
Ce que je ne vois pas dans cette image, c'est le sujet qui regarde. En un mouvement immédiat de mon imagination conceptuelle je décide que le sujet est de ce côté-ci, quelque part dans la rétine, ou en deça de la rétine, dans le cerveau, encore que je ne puisse localiser avec précision ce centre d'origine, cette source de la vision et de l'audition, mais je ne me fais aucun souci, je sais que "je" suis là, à l'orée de mon acte perceptif, bien éveillé, bien conscient, hyper-conscient même par l'effort que j'entreprends de décrire ma perception, et sa source. Je suis là, le monde est là, je suis à l'intérieur, le monde est à l'extérieur, la correspondance se fait d'un mouvement sûr, et c'est une fine adéquation qui relie sans heurt ni doute les deux éléments que ma laborieuse analyse a distingué pour la clarté de l'exposition. Certains disaient : "Je suis la source absolue", je suis ce principe à partir duquel se donne le monde, dans la lumière de la conscience.
Mais cette conception est déjà plus difficile à tenir lorsque le monde se révèle hostile. Dès lors il se colore de négatif, il modifie du tout au tout mon aperception, il déchire l'heureuse complicité. Le voilà tout autre, étrange et étranger, menaçant, perçant : sous le coup d'une violente effraction c'est moi-même, c'est mon unité vitale qui se déchire, et à l'extrême de l'effroi, je me délite, je me décompose. La douleur a ce redoutable pouvoir de faire sauter nos représentations, comme si, sous le coup, le monde familier, et moi-même, nous sombrions dans le chaos. Quelque chose a surgi, imprévisible, hors-image, hors-concept, qui défait toutes nos prétentions de maîtrise.
Le miroir s'est brisé. Car d'une certaine manière on peut estimer que notre heureuse image de tout à l'heure était un reflet de nous-même, une perception spéculaire qui nous confortait dans l'heureuse illusion d'une totalité infrangible et sacrée. La douleur est un meurtre narcissique, une effaction de l'image du corps, et de l'image du moi, et de l'image du monde. A la suite de certaines expériences décisives le monde ne sera plus jamais réunifié, ni en moi, ni hors de moi. L'éclatement deviendra le régime inattendu mais constant d'une nouvelle perception, où l'invisible fracture, toujours déplacée, hantera à jamais la conscience, et fendra, sobrement mais décisivement, le tableau du monde.
Comment faire sentir cette étrangeté? Le monde apparaîtra toujours comme il a été : arbres et nuages, maisons et rues de la ville, tout cela est, et reste comme devant, évident, ordonné, reconnaissable, mais c'est le sentiment de familiarité qui s'est ébréché. C'est comme si une fêlure invisible à l'oeil nu traversait de biais, en filigrane, en discrets rayonnements, la surface des choses, y creusait un fil zigzaguant d'acier clair, morsure métallique, ébrêchement discret et ineffaçable, hâchure et morsure qui révêle et cache du même mouvement la lézarde des apparences.
Certains matins, m'examinant dans le miroir, je suis saisi d'une sorte d'effroi. Celui-ci qui regarde, et celui-là qui est regardé, ont-ils quoi que ce soit de commun? En cette image du miroir, comment pourrais-je reconnaître quoi que ce soit qui soit de moi, qui soit signe de moi, ou reflet, ou double, ou doublure? Quelque chose s'échappe de toute part, coule en dehors de l'espace balisé par les bords, pour se perdre je ne sais où? Quant au regard qui regarde, où donc se perd-il dans les profondeurs insondables d'un corps, d'une tête, d'un cerveau où je croyais me saisir comme source absolue? Ah l'étrange chose, je croyais savoir un peu ce qu'est percevoir, et je me sens présentement morcelé, lacéré comme un Dionysos de tragédie, à moins que ne soit là qu'un mauvais rêve dont me libérera la bienheureuse lumière du jour?
Lire tout l'article...
| < Précédent | Suivant > |
|---|
Vox Philosophiae vous recommande : - LE JARDIN PHILOSOPHE, le blog de Guy Karl
Critique moi !
| Ce site est destiné à ceux qui aiment les livres, à ceux qui aiment parler des livres, à ceux qui aiment entendre parler des livres. Il propose des critiques de livres, pas forcément des nouveautés, pas forcément des livres connus. Progressivement, le site va s’enrichir, le but étant de retenir des impressions de lecture, pouvant conseiller ou orienter des lecteurs probables. Evidemment, comme tout lieu proposant des critiques littéraires, les critiques qui sont faites sont personnelles, liées à la personnalité, l’histoire, les goûts, la culture de leurs auteurs, et n’engagent que ces auteurs. Ce site est également un lieu d’échanges, puisque vous pouvez laisser des commentaires sur les critiques qui vous intéressent. |
Ollivier Pourriol, Cinéphilo | Philosophie
CinéphiloPar Ollivier Pourriol Prix catalogue: EUR 10,00 Prix: EUR 9,50 & éligible à la livraison gratuite pour les commandes de plus de 20 Euros. [...]
Dictionnaire des oeuvres politiques, François Châtelet, Olivier Duhamel, Evelyne Pisier, Quadrige
Détails sur le produit Dictionnaire des oeuvres politiquesPar François Châtelet, Olivier Duhamel, Evelyne Pisier, Quadrige Prix catalogue: EUR [...]
J. (Jiddu) Krishnamurti, Mary Lutyens, Se libérer du connu | Philosophie
Se libérer du connuPar J. (Jiddu) Krishnamurti, Mary Lutyens Prix catalogue: EUR 4,00 Prix: EUR 3,80 & éligible à la livraison gratuite pour les commandes de [...]
L'Utopie, Thomas More
Détails sur le produit L'UtopiePar Thomas More Prix catalogue: EUR 5,80 Prix: EUR 5,51 & éligible à la livraison gratuite pour les commandes de plus de [...]
Le vocabulaire de Plotin, Agnès Pigler
Détails sur le produit Le vocabulaire de PlotinPar Agnès Pigler Prix catalogue: EUR 5,00 Prix: EUR 4,75 & éligible à la livraison gratuite pour les [...]
Les Promesses de la communication, Nicole d' Almeida
Détails sur le produit Les Promesses de la communicationPar Nicole d' Almeida Prix catalogue: EUR 24,00 Prix: EUR 22,80 & éligible à la livraison [...]
Le vocabulaire des sceptiques, Emmanuel Naya
Détails sur le produit Le vocabulaire des sceptiquesPar Emmanuel Naya Prix catalogue: EUR 5,00 Prix: EUR 4,75 & éligible à la livraison gratuite pour les [...]
Pensées, par Blaise Pascal
PenséesPar Blaise Pascal Prix catalogue: EUR 6,20 Prix: EUR 5,89 & éligible à la livraison gratuite pour les commandes de plus de 20 Euros. [...]