Platon a donné pour toujours la définition de la philosophie : amour de la sagesse, soit désir de ce qui s'échappe, de ce qui manque, de ce qui fut peut-être un jour, et qui est à jamais perdu. Travail du deuil en somme, ou deuil interminable, voire  processus mélancolique, selon que l'on estime que la tâche peut aboutir (dans un lointain incalculable), ou qu'au contraire on l'estime vouée à l'échec. Le philosophe est l'ami de la vérité. Mais cette vérité, comme horizon de la recherche, fuit à mesure, selon une logique imparable : ce qui est perdu ne se retrouve jamais comme tel, ne serait-ce que par l'éloignement temporel, qui fait que la première impression ne peut se renouveler ne varietur, perdant infailliblement son caractère de "première fois". Si retrouvaille il y a, ce n'est que sous forme de '"seconde fois", avec la vivacité en moins, et le souvenir en plus. L'Etre perdu ne se reconquiert pas. Au mieux, on trouvera autre chose dans un ratage fécond, ou l'on ne trouvera rien du tout. Quant à savoir quel est le fruit de ce ratage philosophique, chacun en jugera.

Le philosophe est l'homme de la quête. "Chasseur de réel" disait Platon. Ami de la vérité. Tension entre la souffrance du manque et la satisfaction espérée. Marche et démarche vers l'horizon d'une ultime réunification. C'est là le fantasme constitutif du projet philosophique. Que ce projet ait merveilleusement assoupli l'esprit humain, qu'il ait engendré de superbes constructions, des oeuvres d'art éternelles, nul n'en doute. Efflorescence et fécondité du désir. Poros, l'industrieux, le magicien, le sophiste plein de ressources, l'artisan de ruses toujours nouvelles, le désir foisonnant, l'arc et la lyre, la créativité apollinienne - tout cela ne saurait faire oublier Pénia, la pauvresse, l'indigente, la mal-fagottée, qui, par ruse, se fait engrosser par Poros. Le savoir, en son expansivité infinie, rate la vérité, parce que la vérité est l'Autre, hors Logos, informulable.

Je me propose de renverser radicalement les propositions de Platon, d'expérimenter ce qu'il occulté. Je n'ai, ce faisant, aucune certitude : j'expérimente.

Pourquoi ce désir de savoir? En raison du manque de savoir. Quel est le but? La vérité. Qu'est-ce-que la vérité? L'adéquation du savoir à la réalité, la saisie conceptuelle de l'Etre. Qu'est ce que l'Etre? Ce qui est en soi, fondement permanent et raison de toute chose, par delà les apparences sensibles sujettes au changement. C'est le schéma fondatif de toute la métaphysique. Inversons les propositions : pas de manque. Pas de désir de savoir. Pas de quête, pas d'inquiétude. Rien ne manque - ni le temps, ni la satisfaction, ni l'être plus que le non-être. Rien à chercher : "chercher" c'est tourner en cercle, circa, autour de quoi? - du trou. Le trou n'est pas un manque, c'est un trou- le réel. Trou dans le Logos, inconscient de son propre fondement, inapte à se saisir et à se penser lui-même dans sa radicale différence au réel. Rien à chercher, rien à trouver : rien ne saurait s'ajouter au tout si le tout est le tout.

On peut dire cela autrement : le désir est inutile, le savoir hors-réel, la Cause inaccessible, la Vérité hors langage. En un mot toute la philosophie est disqualifiée. Réduite à un discours futile, concaténation absurde autour d'un trou forclos, méconnu et dénié comme tel : idéologie et psychose blanche.

C'est ici que se situe l'A-Philosophie. Rupture absolue, renversement. On ne cache pas le trou, on le met en évidence, obscène exhibition du non-objet, de la Faille. On donne à voir le non-visible, le non-dit, le tu, et le voilé. Déchirure du discours, dévoilement : "Alètheia" - A-lètheia.

De l'obscénité comme pratique. Non pas exhiber le sexe, ce qui est fort banal, et somme toute confortable, socialement récupéré à usage mercantile, mais ce tout autre qui creuse le langage et le discours d'une radicale in-congruence. Pointer le défaut, là où ça "faut", où faille se glisse et entraîne la perte, la dés-assurance.

C'est en cela peut-être que nous pouvons réactualiser le kunisme, avec de nouvelles lettres de noblesse.

Mais il y a plus : je peux aussi tenir un discours de provocation. Déclarer : "Vous manquez de temps? Mais le temps ne manque jamais". "Nous sommes et nous ne sommes pas" (Héraclite).  "Tout est là, et moi je ne suis rien" (Goethe). "Rien de plus, rien de moins". "Le pire, c'est que le pire n'est pas sûr". "Vous ne savez pas ce que vous désirez? Forcément, puisque vous ne désirez rien". "Si tout branle, rien ne branle". Et ainsi à l'avenant.

Par les temps médiocres où nous sommes ces provocations parîtront déplacées, inhumaines, sadiques. Mais il faut nous demander qu'est ce qui nous a conduits dans ce calamiteux décours. Plus que l'économie ou la géopolitique, c'est une vision du monde, une "philosophie" de l'existence qu'il faut interroger, s'il est vrai que l'action est le déploiement fatal d'une méconnaissance de principe. Un de nos penseurs patentés n' a-t-il pas déclaré que les hommes  seront "comme maîtres et possesseurs de la nature"?

"Assieds-toi et regarde tourner le monde" écrivait Henri Miller. Quiétude de l'A-philosophie. Le fin du fin est peut-être d'agir sans rien faire, de faire rien dans l'extrême de l'activité.


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