Emmanuel Kant estimait que le philosophe devait s’efforcer de répondre à trois questions cardinales : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ?
Permettez-moi de donner mes propres réponses, sous réserve d’inventaire.
Que puis-je savoir ? Pas quelque chose.
Que dois-je faire ? Ce que je peux.
Que puis-je espérer ? Rien.
Je remarquerai d’abord que les trois questions renvoient à la juridiction de l’autre. Ce que je peux savoir est dans le champ extérieur à moi. Mais cela n’est pas évitable, sauf à soutenir, ce qui serait absurde, que tout le savoir est en moi, par je ne sais quelle opération divine. Quant à demander ce que je dois faire, c’est une étrange question qui pose d’emblée l’Autre comme dépositaire de la réponse. A qui Kant demande-t-il ce qu’il doit faire si ce n’est à la Raison divine. Et quant à l’espoir il renvoie nécessairement à une instance extérieure, la Providence ou le Destin. Kant, qui prétendait fonder une morale de l’autonomie, rétablit sans vergogne la domination hétéronomique de l’Autre, visage anonyme de la Raison, forme désacralisée de Dieu. Nietzsche soulignait à juste titre que la morale kantienne avait des relents de sadisme.
J’en reviens à mes propres réponses.
Que puis-je savoir ? Pas quelque chose, car je ne peux prétendre ni savoir ni ne pas savoir, faute de référent externe qui garantirait la validité de mon savoir. Il est manifeste que je sais un peu puisque je puis vérifier par l’observation et l’expérimentation le caractère efficace de mon savoir. Pour autant je ne sais pas ce qu’est une chose, je ne connais que des objets d’observation et d’expérience, dont j’ ai construit empiriquement ou rationnellement la nature, le champs d’application, et les rapports. - - - Mais je me suis suffisamment expliqué sur ces faits dans d’autres articles, si bien que je peux briser là.
Que dois-je faire ? Je commencerai par refuser la question elle-même : pourquoi aborder le problème éthique à partir du devoir ? Je laisse au Droit positif le soin de définir nos droits et nos devoirs, sans me surcharger d’obligations supplémentaires, comme fait la religion, et ce qu’on appelle la morale. La question éthique se pose, non à partir du devoir, mais de la puissance : que puis-je, en fonction de mes forces propres, dans le monde tel qu’il est ? Que veux-je ? Quelle est ma passion dominante, et comment puis-je l’exercer dans un esprit de vérité et de liberté ? Et comment agir cette passion dans la relation aux autres, dans le souci de ne pas nuire, tout en me réalisant le plus justement possible ? Ce n’est pas d’une morale que nous besoin mais d’une éthique de la liberté.
Que puis-je espérer ? Rien. L’espoir est une passion triste qui nous met sous la domination de puissances externes (Spinoza). L’espoir est le revers de la crainte. Craindre et espérer sont des marques de faiblesse. Evidemment, nul ne pourra affirmer qu’il ignore superbement, qu’il n’éprouve jamais ces passions. Cela est humain, comme on dit. Mais il est regrettable de mettre ces attitudes au principe d’une philosophie. Cela sent son prêtre à mille lieues. Epicure a balayé ces passions d’un trait de plume : « Il est sot de demander aux dieux ce que l’on peut se procurer par soi-même. »
Construisant sa philosophie, Kant désigne l’adversaire : c’est Epicure. Il est remarquable que le kantisme ait été réfuté dès avant sa conception, vingt siècles avant la naissance de Kant. Les perspectives ouvertes par Epicure sont toujours encore les nôtres.
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