Du fond de sa prison d’Athènes, attendant l’heure de boire la ciguë, Socrate entend le dieu qui lui parle en songe : « Socrate, fais de la musique ! ». Cette injonction tardive, trop tardive pour être suivie d’effet, nous fait considérer Socrate d’un autre œil. Peut-on vraiment imaginer, penser un Socrate musicien ? Lui, qui fut aussi éloigné qu’il est possible de l’univers de la création artistique, comment aurait-il pu oublier sa rage dialectique, sa passion d’interroger et de confondre, sa pratique de la torpille, au seul bénéfice de l’art musical ? Pourtant c’est bien d’Apollon, de dieu des Muses, qu’il reçut le parrainage décisif, lorsque le dieu déclara qu’il était le plus sage des hommes. Mais musique et sagesse sont –elles compatibles, peuvent –elles marcher du même pas, dans la même direction ? C’est toute l’ambiguïté du dieu d’inspirer à la fois la sagesse et la beauté, le culte des Muses et l’amour du vrai. Avant Socrate un accord était encore possible, avec Socrate le lien se rompt pour longtemps, voire pour toujours. Musique et poésie, chassées de la recherche philosophique, vont pleurer sur la tombe de la beauté perdue : Orphée a perdu Eurydice, prisonnière des Enfers.
Moi-même, tout récemment, j’ai rêvé que le dieu m’enjoignait d’écouter de la musique, et le rêve, merveilleusement, se transforma en opéra fabuleux. J’entendais soudain la plus gracieuse, la plus enlevée des musiques possibles, une synthèse éblouissante de Mozart et de Mendelssohn, et, m’enquérant de l’auteur, le dieu me répondit que c’était un concerto de Saint Saens. Au réveil, malheureusement, je ne pus me souvenir de rien, sauf de ce nom. Pourquoi diable Saint Saens, que je connais guère ? Réfléchissant à la chose je me dis que c’était là une de ces facéties dont le rêve est seul capable : Saint Saens, Cinq sens. Le dieu me faisait entendre que je négligeais trop et la musique et les organes sensoriels, et la sensualité, trop occupé de penser, comme il avait fait pour Socrate. C’est là le défaut général des philosophes, et rares sont ceux qui parviennent à concilier les deux plans.
Je me souvins alors que l’excellent Schopenhauer, tous les matins, après une longue séance d’écriture, prenait sa flûte et jouait du Mozart et du Rossini, auteurs qu’il préférait entre tous. Et de fait Schopenhauer ne se peut comprendre pleinement que si on intègre la dimension musicale-apollinienne dans sa conception du monde. Certes il dépeint à plaisir les malheurs, l’ennui et la souffrance, l’œuvre saturnienne du Vouloir –Vivre dans la tragi-comédie de l’existence, mais son pessimisme ne convainc que le lecteur superficiel : une autre veine court souterrainement dans son œuvre, une veine résolument affirmative : c’est la musique qui sauve le monde, qui justifie le monde par delà les errements et les désastres de la Volonté. Le sage de Francfort cultive son secret, ne le révèle qu’aux intimes : la musique est la réconciliation des contraires, l’accord incompréhensible et sublime entre l’homme et le monde, la forme supérieure de la justification. Il aurait pu écrire : « Oui, ce monde est mauvais, le plus mauvais possible, mais dans la musique nous sentons l’accord intime qui résout toutes les objections ».
C’est bien en radicalisant cette veine schopenhauerienne que Nietzsche pourra écrire : « Sans la musique le monde serait une erreur ».
Pour saisir cette étrange intuition il faut être une oreille, autant écouter que penser. Et peut-être même un peu plus. Mieux encore, il faut jouer de la musique, ou chanter. Schopenhauer jouait de la flûte, Nietzsche du piano. Et Nietzsche composait des sonates. A défaut, écrivons de la poésie, mais non de la poésie savante ou philosophique, mais la poésie du cœur.
Toute mon adolescence était nourrie de musique. Par elle, et la poésie sa sœur en beauté, je communiais avec le monde, je me sentais en accord intime avec l’univers. La musique m’élevait dans les sphères, m’égalait aux astres et aux dieux. Puis vint la catastrophe. La rupture. J’avais perdu l’accord, et la musique me devint insupportable. Trop de pathos, trop de nostalgie. Mes oreilles se sont fermées à toute mélodie, en qui je ne sentais que souffrance, et souffrance du deuil. Cela dure depuis plusieurs années. J’ai perdu une incomparable jouissance, une consolation merveilleuse. Je suis endeuillé de musique.
J’ai toujours pensé que la musique était la voie de l’âme, si toutefois il est encore possible d’employer ce terme. Mais je n’en vois aucun qui pourrait convenir, hormis celui-là. L’esprit, je le cultive de longtemps, j’y trouve de grandes joies, et je les communique bien volontiers. Mais l’âme c’est autre chose. C’est la zone médiane des vibrations, c’est la région du cœur, le thymos, la partie sensible et affective qui relie les deux extrémités, ventre et tête, et qui fait résonner le juste accord dans l’harmonie des contraires. L’arc et la lyre d’Apollon. Il n’est point suffisant de pacifier les pensées si le cœur est en souffrance.
« Moi je le dis, si l’homme était un, il ne souffrirait jamais » écrivait Hippocrate. Nos malheurs viennent des impulsions contraires qui nous déchirent. Je suis et je ne suis pas, je veux et je ne veux pas, je désire et je repousse, j’accepte et je refuse, je m’avance et je fais demi-tour, et pour finir je tourne en rond avec l’illusion d’avancer. Telle est la vie des hommes, et je ne sais s’il est médecine qui pourrait nous délivrer. Apollon, patron des Muses et de la sagesse, était aussi un grand guérisseur, et père d’Asclépios, le dieu des médecins... « Socrate n’oublie pas de cultiver la musique ! »
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