L’effroi signe la proximité excessive du réel. Par réel il ne faut pas entendre la réalité commune et conventionnelle, mais ce qui surgit en fracassant les barrières de la représentation. Dans l’ordre de la psyché le réel c’est d’abord le sexuel, si par là on désigne correctement ce qui est refoulé, clivé, séparé. Mais là encore il faut être prudent : les choses du sexe apparaissent voilées, protégées par l’écran de la beauté, de la mascarade, de l’érotisme, de la délicatesse ou des bonnes mœurs. La beauté est l’ornement qui suscite le désir tout en modérant ses effets immédiats. Elle invite à la patience, elle diffère, et comme dit Stendhal, elle est une promesse de bonheur, plus que le bonheur lui-même. La beauté est ce voile qui invite au dévoilement : lèthè et alètheia. Philosopher c’est honorer la beauté tout en rêvant de la démasquer, de passer outre, de savoir et de voir.

Les Grecs dénudaient l’homme et voilaient la femme. Il y a là une subtile sagesse. Toute la statuaire impose  le respect de la distance, suggère qu’il est un autre domaine, qui doit rester inviolé. Passer outre est une inconvenance, une hérésie, plus encore une faute de goût. On réservera à la comédie grivoise, ou à la provocation l’exhibition de Baubô, et encore seule la femme le peut-elle faire, pour scandaliser, ou pour faire rire. Mélange d’effroi et d’humour tragique.

Dans sa radicalité le sexuel renvoie à l’énigme du désir, de l’accouplement et de la fécondité. Il ouvre sur cette terra incognita qui précède la naissance du sujet individué, cette histoire an-historique et inconcevable de ce qui fut avant, et que nul ne peut rejoindre une fois né. Chacun de nous est situé hors d’un champ obscur et inconnaissable où pourtant se sont produites les « choses sérieuses », celles qui ont initié le processus de la génération. Cet « avant », nous le savons, conditionne notre aujourd‘hui,  mais selon des processus qui nous restent impénétrables, qui suscitent les délires de l’imagination sans épuiser jamais le mystère. En ce sens nul n’en a fini jamais avec l’événement, ce premier événement qui conditionne tous les autres, qui constitue la matrice, la bien-nommée, déterminant la série et ses innombrables avatars. Ces « événements »ultérieurs répèteront sans épuiser, puisque jamais les secondes fois ne peuvent rejoindre la première.

C’est dans insondable creuset qu’il faut chercher la cause et le ratage de la jouissance. Que vivons-nous donc en jouissant ? Une duplication qui se présente hallucinatoirement comme une expérience initiale. C’est toujours neuf, croyons-nous, et c’est toujours déjà passé, dépassé, dans cet impossible de vivre le moment inaugural. Nous arrivons toujours trop tard, et le monde est déjà vieux. Ou plutôt c’est nous qui sommes déjà vieux, dépossédés à jamais de la seule chose qui véritablement nous importe : l’événement source, mère de tous les événements. Certains, agacés de cet échec, croient saisir enfin le sens de l’énigme dans la mort, moment extatique où l’origine et la fin enfin se confondent.

Dis-moi ta jouissance, je te dirai qui tu es. C’est peut-être cette phrase imprononçable, à nous même interdite et impossible, que nous adressons sans le savoir à la mère, car de notre mère nous sommes sûrs, et non du père. C’est forcément dans la jouissance impensable de la mère que se rencontrent la question du désir et celle de la génération. C’est là, de l’autre côté du symbolique et de la loi paternelle, que se profile, dans l’effroi et l’attraction, le double registre du sexuel et du réel.

Nietzsche ironisait sur ces philosophes qui reculent devant la vérité, tout en soutenant par ailleurs que la vérité est femme, et que le bon goût consiste à maintenir la juste distance. Il ne croyait pas si bien dire. De toujours les philosophes sont saisis d’effroi et de volupté, mais ils le dissimulent soigneusement derrière les voiles de la raison. Entre prudence et hypocrisie ils avancent masqués. Seuls quelques-uns se hasardent au plus près, et quelquefois ils en meurent. J’aime évoquer la hardiesse de Lucrèce, avouant entre volupté et horreur, franchir les murailles du monde pour contempler l’invisible.

« Sapere aude » : ose savoir, ose voir. Et que verrons-nous donc ? Rien. Mais de ce rien, qui échappe à tout savoir, nous ferons la matrice de la vérité.

« La vérité est dans l’abîme ». Abîme de terreur et de jouissance, abîme de la connaissance, mais aussi, pour les meilleurs, origine absolue d’où se promeut meilleure vie.

 


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