LE JARDIN PHILOSOPHE, le blog de Guy Karl

 

 

 

 

 

C’est une vieille problématique : la philosophie est-elle susceptible d’un achèvement ? Les uns, les plus nombreux, estiment que la philosophie est de nature infinie, que toute réponse génère une nouvelle question, et qu’en somme il faudrait être un dieu pour prononcer son achèvement. Le philosophe serait à jamais suspendu dans une sorte d’incertitude, inapte à conclure sur rien,  toujours en quête, reniflant comme un chien de nouvelles épreuves pour s’y faire les dents, dans une expectative passionnée et finalement stérile. D’autres n’hésitent pas à dire : voilà la Chose, voilà le programme, voici la solution. On les taxera d’optimisme, voire de naïveté : de quel droit  décidez-vous de la nature,  au nom de quoi prononcez-vous le terme de la recherche, et sa solution ?

Il me semble que cette question relève d’une quadruple négation :

Ni A, ni pas A, ni  à  la fois  A et pas A, ni pas à la fois  A et pas A. Ce qui donne :

Je ne puis dire que la philosophie est finie

Je ne puis dire que la philosophie n’est pas finie

Je ne puis dire que la philosophie est à la fois finie et pas finie

Je ne puis dire que la philosophie n’est pas à la fois finie et pas finie.

        Bref la question est mal posée.

Elle ne doit pas porter sur la question de son achèvement, car il faut sortir purement et simplement de la philosophie !

Dans l’esprit du pyrrhonisme j’ai proposé voilà quelques mois de nommer A-philosophie cette nouvelle démarche de l’esprit, qui, prenant la mesure du réel inconnaissable mais pensable, se propose de poser la vérité comme ouverture inconditionnelle au réel comme tel, ce qui a pour effet de dynamiter toute prétention de savoir, situant l’existence dans le champ indépassable de l’incertitude. Mais le terme de tragique me semble plus adapté, comme notion générale englobant toutes les questions particulières sur la nature du réel, du sens comme Ab-sens, du savoir d’un non-savoir constitutif, et de la vérité comme position éthique.

C’est dans cette nouvelle perspective que j’entends la position épicurienne comme définitive : à qui a mesuré le tragique fondamental il n’a que deux solutions, ou la suppression, ou l’existence lucide. Je peux choisir de vivre, mais je sais le tragique indépassable. C’est un savoir très particulier, sans contenu assignable, pure forme de l’impossible. Sur cet impossible, saisi dans une intuition éclairante, définitive, difficile à dire, mais pensable, je construis quelques résolutions simples : la vie, en dépit de son caractère propre d’impermanence et de caducité, vaut mieux que la mort ; l’excellence personnelle mérite d’être recherchée et cultivée, comme réponse éthique et esthétique à la mort. Quant cette excellence est atteinte, si elle l’est jamais, il n’est pas possible de mieux faire : seule une variation (poikilesthai) garantit la permanence du processus, et non point un progrès. La recherche est close, dans son principe et sa fin, mais un développement, un dépli, une dépliure, un dépliement, un déploiement, une extension infinie est possible, voire souhaitable dans certaines conditions relatives. D’une certaine manière l’intuition délivre un absolu, qui s’exprime clairement chez Pyrrhon d’abord (« Les choses sont également immesurables, inconnaissables – ce qui assoit fermement la position d’a-phasie et d’adiaphoria) - chez Epicure ensuite, qui n’hésite pas à conclure : infinité du monde, des atomes et du vide, pluralité des mondes, pluralisme des hypothèses, excellence éthique :

« Essayons de faire que la prochaine étape soit meilleure que la précédente, tant que nous sommes en route ; mais, arrivés au terme (peras), que la joie reste unie ». (Sentence : 48)

Le tragique pleinement assumé débouche sur une leçon, une résolution de joie. Cette joie sublime et paradoxale n’est accessible qu’à celui qui sait ce qu’est la nature des choses, sa « limite », qui n’a plus ni nostalgie ni désir de l’illimité, et qui, dans ce champ, cultive l’excellence.

En d’autres termes, l’absolu assumé fonde le relatif : les choses étant ce qu’elles sont on composera, dans les deux sens : faire avec l’inévitable, à partir de lui, et construire selon le préférable.

 

 

 


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Il y a je ne sais quoi de doux, d’allègre et de pétillant dans les folâtres matinées de printemps, et seule une exquise joie, une joie primesautière, dansante, batifolante est à la hauteur de cette grâce ! En de tels moments, que faire, si ce n’est caresser la Muse, et chanter ! A vrai dire je n’ai rien à dire, tant me presse le jour et la splendeur du matin ! Je ne puis que rendre grâce au soleil, à la lumière dansant dans les feuillages, à l’activité des hommes et à la beauté des dieux. Quelque chose est plus durable, plus nécessaire, plus vrai que la souffrance et la mort, c’est la permanence du jour et de la nuit, unis dans l’étreinte d’un éternel advenir. Quelque chose continue par delà l’événement, qui n’est que l’écume de la durée, et sous la surface des choses une autre surface s’étale infiniment, ne cesse dé s’étaler, de perdurer, qui porte les apparences, les laissant éclater comme bulles à la surface du fleuve.

Oui, cela continue, et c’est là le merveilleux miracle de la permanence. C’est là mon étonnement quotidien, mon secret savoir, mon énigme : je passe, je ne cesse de passer, et cela continue encore et encore. On me dira que je suis mortel : j’y consens, je le sais, je le crois, mais ne serais-je pas que cela continue sans moi, comme si j’y étais, et, par un mouvement naturel de mon esprit, je puis songer que, n’y étant plus, j’y sois encore… Mon savoir m’élève à cette certitude-là, que j’y serai toujours, alors même que je n’en saurais rien, que mon être fut de toujours, et toujours y sera, inconscient sans doute, mais présent.

Etrange savoir, sans certitude, sans garantie, qui ne vaut pas un kopeck. La raison se moque de telles vaticinations. Elle a raison. Mais le corps, lui, sait que toujours il fut, il est et il sera, comme fut, est, et sera le vaste monde, et que sous des formes inconcevables il était là de toujours, enfoui dans les formes sensibles, inapparent, informe, qu’il prit forme et que cette forme il la perdra encore, emporté dans le jeu des formes, inapparent, toujours présent.

Que je dissolve le moi et ses pompes, que je dissolve la forme du corps présent, et je me sens identifié à l’univers immense, confondu à la course cosmique ; immensément je me réjouis d’être ce rien, ce quelque chose émietté dans la splendeur du Tout.

 


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Voici la délicieuse strophe qu’Euripide consacre aux Grâces et aux Muses : « La folie d’Héraklès » v 673 à 684 :

    

                     « Je veux, tout au long de mon âge,

                     Unir les Grâces avec les Muses

                      Délicieuse alliance.  

                      Je ne saurais vivre sans elles,

                      Vivre sans leurs couronnes.   

                       Le poète a vieilli mais sa chanson retentira encore.

                       Pour louer Mnémosyne et les victoires d’Héraklès,

                       Bromios toujours me donne son vin ;

                       Voici la cithare aux sept cordes, la flûte de Lybie.    

                       Il n'est pas temps pour moi de renoncer aux Muses,

                       Qui m’ont admis parmi leurs chœurs. »

 

Bromios ici nommé est un des innombrables noms de Dionysos. Remarquons qu’Euripide ne dissocie point dans son chant la lyre d‘Apollon (la cithare aux sept cordes) et la flûte dionysiaque. Les deux divinités sont nécessairement associées dans la célébration lyrique. Deux sources de la poésie, et qui n’en font qu’une : le chant des profondeurs chtoniennes et des jeux sublimes de la lumière, terre et ciel, un seul monde.


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Voici le tableau de la condition féminine dépeint par Euripide : « Médée », vers 230 et suivants :

        De tout ce qui respire et qui a conscience

        Il n’est rien qui soit plus à plaindre que nous les femmes.

        D’abord nous devons faire enchère

        Et nous acheter un mari qui sera maître de notre corps,

        Malheur plus onéreux que le prix qui le paie.

       Car notre plus grand risque est là : l’acquis est-il bon ou mauvais ?

       Se séparer de son mari c’est se déshonorer

       Et le refuser est interdit aux femmes.

       Entrant dans un monde inconnu, dans de nouvelles lois

       Dont la maison natale n’a rien pu lui apprendre

       Une fille doit deviner l’art d’en user avec son compagnon de lit.

       Si elle y parvient à grand peine

       S’il accepte la vie commune en portant de bon cœur le joug avec elle

       Sa vie sera digne d’envie. Sinon la mort est préférable.

Il faut lire cette pièce extraordinaire : le personnage de Médée est peut-être la figure la plus impressionnante du théâtre antique : envie, jalousie, dépit amoureux, haine, exaspération, colère, passion de vengeance, orgueil blessé, tout le Chaos primitif en ébullition, dans une frénésie de destruction que rien n’arrêtera, pas même l’amour sensuel et félin qu’elle porte à ses enfants. Euripide excelle à inventer de prodigieuses images de femmes, tantôt folles à lier, tantôt sublimes jusqu’à l’exaltation. Et le seul poète, peut-être, de l’Antiquité, il contrebalance la misogynie obligatoire du temps par des considérations de justice : le sort des femmes, dans cette société guerrière et phallique, est par trop misérable. C’est par là que se manifeste une dimension essentielle du tragique : la femme, plus que l’homme encore, est la proie d’un destin impitoyable qui brise les plus hautes et les plus belles destinées. L’homme peut se faire illusion sur ses pouvoirs, la femme jamais. Elle est une monnaie d’échange entre les familles, un bien comptable, un objet de transaction avant d’être une personne. Et si elle ne se montre pas à hauteur des exigences maritales elle sera délaissée, exilée dans le gynécée, alors que le mari ira se chercher quelque compagne plus désirable. Médée, dans la pièce, s’estime bafouée par Jason qui lui préfère une fille de roi pour asseoir sa réputation. Ce qui ravage Médée c’est le souvenir  poignant de ses amours charnelles contrariées, et l’on s’étonnera, en lecteur moderne, de la crudité de ses propos, lorsqu’elle évoque, contre toute pudeur, le lit conjugal squatté par sa rivale. Toute la sensualité frustrée, la passion bafouée, toute la férocité de la vengeance se déversent en imprécations contre Jason, et lui inspireront cette frénésie inouïe de mettre à mort ses propres enfants pour punir le mari coupable, dans son amour de père.

Dans Euripide la folie est omniprésente, folie dévastatrice, sauvage et criminelle, qui n’est que l’expression ultime du tragique. Le monde est trop difficile pour les mortels, livrés aux caprices de divinités hostiles et sans scrupules, aux vengeances interminables et sanglantes, à l’imprévisible du destin. Et ces dieux eux-mêmes, qui semblent agir à leur guise, sont soumis à la Moïra, ont leur part à la cécité du hasard. Aucun remède : nulle transcendance salvatrice, nulle perspective de changement politique. Si les Grecs ont inventé la tragédie comme genre littéraire et musical c’est que leur monde, leur culture, leur sensibilité sont irrémédiablement tragiques. Ils ont développé jusqu’à l’ultime de la destruction la conscience aiguë du malheur sans issue. Mais, admirablement, ils ont construit un monde de l’art, un univers de beauté, transfigurant le malheur en spectacle, la souffrance en jouissance esthétique.

Le tragique, chez l’homme grec, c’est d’être avant toute chose le membre d’un clan, voué aux affres de la guerre. La femme est l’otage des liens familiaux et claniques. Nul ne se possède soi-même, ne peut librement disposer de soi. L’homme libre, qui parade devant la scène, est un esclave qui s’ignore. Chacun est une marionnette : de la tradition, de la famille, de la cité, des dieux, du destin. Le tragique est dans cette dépossession initiale, définitive. Quoi que l’on fasse, en servant une puissance on en contrarie une autre. Le « héros », ballotté d’un côté et de l’autre, voué à l’un ou à l’autre, se voit emporté de ci de là, jusqu’à l’issue fatale. La mort est au bout, mais elle est là dès le début, inscrite en lettres noires dans les vers du prologue.

L’extrême mérite de la tragédie est de nous faire réfléchir sur l’improbabilité de l’acte libre. Si la conscience est aliénée dans les conflits insolubles de la destinée comment l’action serait-elle libre ? Nous fanfaronnons trop facilement : qui ne se croit libre au prétexte fallacieux  qu’il est doué de pensée ? Mais la pensée même, et la plus spontanée au premier chef, qu’est elle donc, si ce n’est fantasmagorie ? Il en faut plus pour se libérer. La tragédie nous révèle nos chaînes. Elle appelle la philosophie pour nous en délivrer.

 

 


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           Pluie

          Goutte tombe clapotant

          Tambour dans le tympan

 

 

Dans la morose pluie interminable d'avril, ce petit texte, né d'une impression incoercible, immédiatement donné dans la résonance d'une feuille gisant au sol, battue d'une régulière chute de pluie, résonnant comme tambour dans l'oreille du méditant. Cela fut aussi une consolation dans la mornitude du temps!

 


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Les  sources du déplaisir sont multiples. D’abord la peau, comme surface d’enregistrement physique et psychique : contacts irritants, bruit, pollutions de toutes sortes, chaleur et froidure, ruptures de rythmes, etc. Que de désagréments dont il n’est pas toujours possible de se débarrasser par le déplacement dans l’espace. Ensuite les organes internes travaillés par les besoins, irrités par les substances nocives, soumis à des changements de régime incontrôlables. Pire encore, le travail des pulsions qu’on ne saurait fuir. Tout conspire à nous rendre l’existence difficile pour peu qu’on soit de nature sensible et impressionnable. Vaincre le déplaisir, ramener la tension psychique à un niveau supportable voilà notre programme quotidien, notre tâche, j’allais écrire notre devoir, dont nous nous acquittons comme nous pouvons, bon an mal an, jamais totalement satisfaits, toujours à demi, entre plaisir et déplaisir, « vivant notre mort et mourant notre vie » (Héraclite).

Chacun se débrouille comme il peut. Les uns, doués de nature, semblent faits pour le bonheur, joviaux, allègres, bonne mine et bon train. D’autres, mal dormants, mal baisants, irritables et souffreteux, traînent une langueur incurable, et pourtant s’obstinent à persévérer dans l’existence. A chacun son programme de santé, de bonne ou de mauvaise humeur, ses recettes miracles et ses déboires. Je ne connais personne qui ne vive en boitant, même s’il est entendu que boiter n’est pas un péché.

Principe de plaisir : pour Epicure le plaisir est la fin naturelle de tout être vivant, qui fuit la douleur et cherche nativement la satisfaction. Pour Freud : ramener la tension à un niveau supportable par la décharge, quand elle est possible, par la fuite,  le déplacement de but, la sublimation, le refoulement, toute la gamme des aménagements psychiques. Quoi qu’il en soit il reste toujours un reliquat de tension, qui semble une constante psychique irréductible. Et de toute manière le déplaisir revient toujours, nécessitant de nouveaux aménagements.

J’en conclus que c’est mensonge que de promettre, par une méthode quelconque, un bonheur sans nuages. Il faut se rendre à l’évidence : plaisir et déplaisir sont les deux faces d’une même réalité, comme le jour et la nuit, le repos et le mouvement, la tension et la détente. C’est la leçon admirable d’Héraclite : unité  de contraires indissociables. C’est aussi l’enseignement taoïste : le bonheur, si ce terme se peut encore utiliser, n’est pas dans l’immobilité, mais dans l’acceptation du mouvement : se laisser tout doucement conduire pour mieux infléchir le processus. On peut réduire les tensions, non les supprimer. Agir sans agir : non se crisper sur un résultat mais utiliser intelligemment les occurrences.

Quelles que soient nos techniques, et elles ne sont pas nécessairement inefficaces, elles buteront toujours sur un réel irréductible, hors de nous dans les aléas du monde, et en nous, comme limite du connaissable et du gérable. C’est la nature énigmatique de notre corps, de son mode singulier de fonctionnement, de ses énergies, de ses forces actives et réactives. C’est la porosité de notre psyché, si sensible aux influences et confluences, si malléable et versatile. On peut toujours se raidir, c’est pour mieux faillir. Plutôt que de prétendre tout régenter il vaut mieux laisser une place, dans la psyché elle-même, à l’irreprésentable. Cela ne rend pas caduc notre effort vers la santé, cela marque simplement la limite infrangible de nos pouvoirs.

 

 

 


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Le plaisir constitutif, ou plaisir en repos, était considéré par Epicure comme une norme physiologique, psychologique et éthique. Loin de l'agitation des désirs et de la furie des passions, il réalise un juste équilibre de toutes les fonctions dans la durée. Sans exaltation ni abattement, ces deux estrêmes pathologiques de l'humeur, il est la condition du bonheur véritable, dans la mesure du moins où ce bonheur peur être l'apanage de l'homme, si souvent entraîné hors de soi par les sollicitations de l'extérieur et les tourbillons internes. Ce repos n'est en rien un inertie ou un ramolissement : la respiration est tranquille et régulière, le coeur se calme, l'énergie circule paisiblement par tout le corps, le thymos est sans passion, la conscience pleinement éveillée, l'esprit actif, lucide, enregistrant sans effort les mille événements de la vie sans s'y attacher. Dans un tel état, qui n'a rien de mystique ou d'exceptionnel, on comprend que la vie peut être agréable et douce, et l'on ne désirera rien d'autre que la persistance de cet état, tout en sachant que cela n'a rien de garanti ; toutefois l'expérience est si désirable, et ses conditions si naturelles, que rien n'empêche vraiment de la renouveler. Encore faut-il avoir en sa possesion quelques techniques simples pour en faciliter le retour. Le bonheur serait la continuité relative de l'état de plaisir constitutif.

La norme physiologique signifie l'état d'équilibre fonctionnel du corps qu' Epicure appelle aponie : absence de douleurs. On dira que la maladie, et son cortège de souffrances n'est pas toujours évitable. C'est vrai, et cela apporte une restriction fâcheuse. Mais il faut noter qu'il est possible, grâce à des aménagements, de vivre avec certaines maladies sans souffrir exagérément. Notre pharmacopée récente offre beaucoup de soulagement à la douleur. De plus remarquons ceci : on souffre peut-être plus de l'idée de la souffrance que de la souffrance proprement dite, dans une sorte de redoublement mental, de plainte perpétuelle qui gâche et ruine les sources de plaisir à leur racine.

Norme psychologique : ataraxie, absence de troubles mentaux. Je ne connais aucune recette qui en garantisse a priori l'obtention et la conservation. Ici intervient la psychothérapie, quand elle est nécessaire. Mais c'est la philosophie, comme philothérapie, qui s'impose comme méthode générale de compréhension : se situer justement dans la vaste nature, être à l'écoute de son daïmon propre, connaître les lois de son désir, réaliser les conditions de sa puissance, agir en accord avec soi-même.

Et nous voici au coeur même de l'éthique : non pas la morale commune, encore que l'on puisse composer quand il le faut, mais cette inventivité singulière qui est le plaisir en acte, et qui consolide le plaisir constitutif. Le plaisir est norme pour soi, signe de la coincidence à soi, accord harmonique de la nature propre et du désir, en son élan. La vraie créativité rejette la frénésie, la lutte pour la gloriole.

Parler du plaisir comme norme est une gageure, à l'inverse et du misérabilisme moral et de l'hédonisme. C'est aussi la voie difficile. La grande santé est à ce prix.


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Héraclite écrit : « S’il n’espère pas l’inespérable, il ne le découvrira pas, étant inexplorable et sans voie d’accès ». (Fragment 18, traduction de Marcel Conche,  page 245).

Héraclite ne parle certes pas de l’espoir au sens courant, qui relève du désir et qui exprime une vision partielle de la réalité. On espère le favorable comme si le bien pouvait exister sans le mal, le juste sans l’injuste, le plaisir sans le déplaisir, la paix sans la guerre. Le sens commun, prisonnier de l’apparence, méconnaît la loi fondamentale de l’unité indissociable des contraires, s’égarant dans les chimères de l’imagination. L’espoir est une passion d’ignorance. Mais alors, de quoi parle-t-il en évoquant cet inespérable qu’il importe d’espérer ?

C’est évidemment la vérité, objet spécifique de la philosophie. Il faut se dégager de toutes les espérances mondaines, argent, réputation, bonheur, pouvoir, et se concentrer sur cela seul qui fait le prix inestimable de la vie humaine. L’homme noble se détournera de tous les biens, se détachera de toutes les séductions de la vie ordinaire, se déprendra de toutes les opinions et passions, pour se rendre disponible à la vérité. Héraclite dit comme Bouddha : la vie humaine est infiniment précieuse, plus précieuse que la vie des dieux eux-mêmes, car elle est seule à rendre possible une libération par la connaissance.

C’est d’une toute autre espérance que parle Héraclite. A vrai dire, est-ce encore une espérance, si dans le même mouvement il affirme que l’espérable est inexplorable, et sans voie d’accès (A-poron). Il faut donc espérer sans avoir aucun moyen - ordinaire, mondain, empirique ou scientifique - de parvenir à la vérité. Héraclite condamne à plusieurs reprises la « polymathie », l’accumulation de savoirs, l’érudition et la vaine curiosité scientifique : tout cela, qui peut être vrai ou faux dans son contenu, est toujours faux du point de vue de l’universel. Tous ces savoirs manquent à dire la loi constitutive de la réalité, le Logos qui seul rend compte du Tout comme Tout. Il y a dans cette démarche héraclitéenne quelque chose de totalement renversant, cette assurance souveraine, cette tranquille et orgueilleuse sérénité de celui  qui « s’est cherché lui-même », et qui, fort de sa certitude, prétend exprimer en son logos l’essence du Logos universel.

La vérité est inespérable, pour elle il n’y a ni voie d’accès ni exploration possible. Pourtant nulle contradiction dans la parole d’Héraclite. Il se recommande d’une démarche de raison qui prétend saisir la loi fondamentale de l’univers. Et cette raison, comme Logos, exprime la vérité, dévoile le caché, A-lètheia. « La sagesse consiste en une seule chose : savoir qu’une sage raison gouverne tout à travers tout » (Fragment 41)

Nous ne pouvons suivre Héraclite jusque là, sauf à opérer un retournement radical : ce n’est pas l’essence cachée du monde que révèle le Logos, mais l’impossibilité de la connaître. Il y a bien une vérité, mais elle n’exprime aucun savoir positif, aucune structure de l’univers, mais tout au contraire, et avec la même fermeté, que le réel, s’il est pensable, et doit être pensé, n’est pas objet de connaissance.

Nous aussi nous nous réclamons de la vérité, et n’hésitons pas à la tenir pour éternelle et universelle, mais elle n’exprime aucun contenu, aucun savoir, aucune loi sinon qu’elle est hors de prise. Inespérable, inexplorable, sans voie d’accès, - évidemment. Ce qu’elle établit, de lettre ferme, c’est ceci : la connaissance absolue est impossible, inespérable, sans voie d’accès. Le réel, de sa nature, nous est inconnaissable. La seule vérité infrangible, éternelle et universelle, c’est cela même.

Cette aporie ne ruine ni le savoir ni la science : elle les remet à leur place, estimable, mais relative. La vérité seule est indéfiniment vraie.

 


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Un lecteur m’écrit : « Quand le mot manque la pensée peut le créer ». Intervention judicieuse, certes, puisque c’est exactement ce que font les philosophes en créant des concepts qui saisissent et expriment une vision nouvelle et originale de la réalité. L’atome de Démocrite, la durée de Bergson, le Vouloir-Vivre de Schopenhauer sont de belles et fécondes créations qui nous donnent à penser ce qui avant eux restait inaperçu. Le concept est un révélateur. Le penseur agit comme le poète : il fait exister, il impose une vision, il crée un monde nouveau. Chaque penseur original nous livre une intuition féconde qui augmente la joie d’exister. C’est ce que dit Nietzsche au sujet de Montaigne : « Qu’il tel homme ait écrit augmente le plaisir d’exister en ce monde » (Je cite de mémoire).

Cela dit, il reste le problème de fond. On peut toujours serrer de plus près l’énigme, multiplier les approches, pousser de plus en plus loin l’aiguillon et le poinçon de l’analyse, affiner les concepts, -  ce qu’on pense et dit reste à jamais séparé de ce qui est. J’aime cette phrase bouddhiste : « si tu comprends, les choses sont ce qu’elles sont. Si tu ne comprends pas, les choses sont ce qu’elles sont ». En quoi la philosophie bouddhique est bien plus fine que les nôtres. Elle pose l’impossible au cœur de la recherche, marque d’un trait ferme la limite indépassable de notre pensée. Le problème n’est pas tant de créer des mots nouveaux que de reconnaître la faille éternelle qui sépare le mot de la chose.

A partir de là on distinguera deux familles irréconciliables dans le champ de la philosophie. La première suppose un progrès indéfini de la recherche par quoi la vérité serait de mieux en mieux pensée, de mieux en mieux dite. Une réconciliation à l’infini, entre dire et être, se profile à l’horizon, chaque intuition nouvelle opérant un saut qualitatif qui nous rapproche de la vérité. Mais ce modèle est celui de la science. Quant à moi je ne vois pas en quoi Bergson serait plus vrai qu’Héraclite, au motif qu’il écrit vingt siècles plus tard. Il en est de la philosophie comme de l’art : la peinture de Picasso est-elle supérieure à celle de Fra Angelico ? Chaque philosophe, comme chaque artiste est placé à l’origine, et c’est dans l’absolu de l’originaire qu’il opère comme créateur. Art et philosophie ignorent nos catégories de progrès cumulatif et d’évolution historique. Là encore le bouddhiste a raison : chaque matin commencer la méditation nouvelle, éternel débutant, à l’orée du monde.

La seconde famille de penseurs se situe résolument face à l’énigme, prend acte de l’impossible, et, dans la lignée de Démocrite, déclare le primat de l’abîme. La vérité n’est pas le progrès asymptotique du savoir. Ce qui est à dire c’est que le dire n’est pas le réel, ni son double, ni son image. Le réel est le réel, hors langage. Cette proposition, d’apparence tautologique, est d’une terrifiante éternité. Elle dissout tout espoir de réconciliation, de maîtrise et de savoir. Elle ruine toue consolation édifiante, toute idéologie. Elle sape à la base toute tentative de récupération scientiste ou politique. Elle ré-ouvre  la béance que vingt siècles de philosophie idéaliste ont tenté de combler.

Le mot qui manque manquera toujours. La seule chose que l’on puisse faire c’est de mieux dire, non point l’être ou le savoir de l’être, mais la raison du non-dire. Etrange dire, qui ne dit rien, si ce n’est que le dire échoue à dire. C’était, soit dit en passant, l’inspiration centrale de Pyrrhon.

 


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                                 Le jour tourne à vide

                                 Autour de la nuit profonde

                                 Je rêve en aveugle

                                 Il manque le mot exact   

                                 Qui accointe ciel et terre.

 

 

Il manque le mot exact. Sans doute est-il à manquer toujours. Non par pauvreté de langue, mais de structure. Chaque mot renvoie à un autre, qui renvoie à un troisième, dans une ronde interminable, sans atteindre jamais le réel, décidément hors langage. Mais alors, toute notre production langagière n’est-elle pas un gigantesque délire qui s’épuise à vide dans le cercle de la tautologie ? Le langage ne ferait autre chose que dériver sans fin dans une sorte d’hallucination sonore, sans contact aucun avec les choses, ni avec le sujet lui-même, extérieur par nature à toute prise, indicible et innommable ?  Nous sentons bien que cela ne saurait être ainsi, sauf à déclarer que la psychose est le régime ordinaire de l’humanité.

Nous parlons, nous parlons, mais de quoi parlons-nous ? C’est le problème de la référence : comment savons-nous de quoi nous parlons, si ce n’est par convention ? Ceci est un arbre, ceci  une fleur. Il suffit d’un accord communautaire qui fixe le signifiant dans son rapport à la chose, rapport à la fois arbitraire et nécessaire (De Saussure).

Epicure a posé clairement le problème : « Il est nécessaire que, pour chaque son de voix, la notion primitive soit sous le regard et n’ait en rien besoin de démonstration, si toutefois nous devons avoir à quoi rapporter ce qui est objet de recherche ou de doute, c’est à dire d’opinion » (Lettre à Hérodote, 38). La culture humaine repose sur ces évidences premières de la sensibilité et de la perception, qui découpent dans la continuité du réel des objets repérables, la nomination fixant ce rapport pour l‘ensemble du groupe parlant. Les données de la nature se renforcent par la convention sociale et culturelle.

Cette position est fort satisfaisante pour la nomination des choses extérieures. C’est le minimum indispensable à fonder la communication utilitaire et usuelle. Mais elle ne résout pas la question de l’ordre psychique,   comme on voit par l’exemple des psychotiques, dont le langage ne trahit pas les lois de la désignation commune (un chien reste un chien), tout en dérivant vers une interprétation délirante des faits, et de leur propre univers intérieur. Il ne suffit pas de nommer correctement les choses, il faut encore que leur statut ne soit pas faussé, comme c’est le cas dans les interprétations paranoïaques, où le moindre geste et la moindre parole deviennent des signes évidents de malversation ou d’intention hostile.

Cette difficulté est abordée par Lacan dans sa théorie du point de capiton. Il faut que dans l’inconscient du sujet le signifiant soit noué, « capitonné » à un réel, de manière à fonder une juste distribution de l’ordre symbolique. Si le sujet connaît de naissance sa mère, il n’en va pas de même du père, que rien ne désigne comme tel si ce n’est la parole (de la mère) : « voici ton père». On voit d’emblée la portée de ce positionnement, par quoi l’accès à la dimension triangulaire et culturelle est amorcée. Le père ne se soutient que de cela, qui n’est qu’un signifiant, mais qui entame le processus signifiant dans son ensemble. D’où le concept si important de « métaphore paternelle », levier essentiel de la mise en orbite du système symbolique. La difficulté que je vois toutefois, c’est que la parole de la mère précédant celle du père, il en résulte logiquement que l’accès au symbolique relève d’abord de la mère, et de sa position subjective dans l’ordre symbolique inconscient. Métaphore paternelle si l’on veut, mais sur la base d’une métaphore plus ancienne, celle du positionnement de la mère face à son propre père. Ce qui expliquerait les ratages symboliques, et les catastrophes psychiques succédentes,  par les accidents de transmission généalogique et familiale. Voir la tragédie grecque, le destin des Atrides par exemple.

Quoi qu’il en soit, la métaphore paternelle ne fonde rien d’autre que la socialisation du sujet, sa participation possible au jeu culturel. Elle ne résout  pas le problème métaphysique : les choses restent les choses et les mots restent les mots, sans qu’un rapport satisfaisant puisse être découvert. C’est une illusion tenace de l’ancienne philosophie, chez Platon au premier chef, que de croire que le mot exprime l’essence de la chose, son Idée, son Eidos, selon une correspondance nécessaire. Penser serait saisir les essences et les déposer dans le concept, comme savoir de l’être. Je ne saurais partager cet optimisme. Pour moi entre les choses et les mots je ne vois d’autre rapport que culturel, conventionnel, et donc falsifiable. Le point de capiton peut bien fonder la culture, il ne fonde pas la connaissance. Nulle part je ne trouve de fondement, dans aucun principe indiscutable. D’aucuns, comme Aristote, affolés par cette aporie, s’empressent de convoquer un dieu intelligible, premier moteur immobile, Cause des causes, pour colmater la brèche. Soit, mais c’est là un « asile de l’ignorance » (Spinoza).

                        « Il manque le mot exact

                        Qui accointe le ciel et la terre ».

L’ordre symbolique, ou la chaîne virtuellement infinie des savoirs d’une part, le réel en son épaisseur insondable de l’autre : ciel et terre ne se rencontrent pas de nécessité, ni de nature, ni d’art. Deux ordres disjoints, et si disjoints, si parfaitement disjoints, qu’à bon droit on se posera la question de la légitimité du langage. Pourquoi parler si l’on ne peut dire l’être ? Si être est un mot impossible, sans teneur ni signification ? Si « nous n‘avons aucune communication à l’être » (Montaigne) ? - Ma réponse sera la suivante : je ne peux dire l’être, ni le réel, ni quoi que ce soit d’assuré en ce monde, mais je peux dire l’impossibilité, comme faisait Démocrite : « Il n’en sera pas moins évident que connaître comment chaque chose est faite se situe dans l’impasse ».

Ce nouveau discours ne vise plus à dire ce qui est, comment cela est, et pourquoi cela est, il ne parlera plus d’être ou de non-être, il désignera ce lieu de l’absence, cette faille inentamable et rémanente qui à jamais sépare le mot de la chose.

               « Le jour tourne à vide

                Autour de la nuit profonde »        

La belle lumière immortelle, joie du corps et l’esprit, tourne dans les sphères sublimes du ciel et nourrit la terre de sa douce chaleur, mais elle ne peut rien contre l’abime de la profonde nuit, éternelle elle aussi, où se perd notre maigre raison. De la nuit au jour, du jour à la nuit, nous voyageons, éternels errants sur cette terre, vagabonds de l’insondable, poètes médusés, scrutant l’énigme de nos yeux aveugles, heureux et  malheureux, c’est selon, à rêver d’une impossible conciliation.  Etrangement, c’est le défaut du « mot exact » qui nous suscite à risquer autre chose que la simple survie,  et dans ce risque à éprouver les plus hautes joies.

 


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