L’idée de répétition est centrale dans l’œuvre de Kierkegaard. Mais elle est difficile ! Peut-on répéter exactement le même événement, en espérer le retour ? La répétition est presque impossible à réaliser. Pour la trouver, il nous faudrait une vitesse folle, une rapidité si difficile à adopter que nous serions sans cesse obligés de remettre à plus tard le retour, souffrant d’une élongation propre à lui donner de l’espace, ne réussissant qu’au terme d’une tentative toujours un peu ajournée. Sous l’hésitation d’une répétition impossible à parachever, l’instant qu’on cherche à rejouer se gonfle et diffère de plus en plus fort pour ne cesser jamais de se dérober, portant l’actuel dans l’indéfini de son potentiel, si difficile du coup à accomplir (cf la tableau ci-dessus).
Cela survient par exemple dans l’idée d’un amour que l’amoureux préserve intact, comme au premier jour, quitte à délaisser l’être aimé au nom de la rencontre, de la fidélité à l’événement qu’une habitude acharnée, au contraire, pourrait ternir ou faner sous le poids du quotidien. Le pur amour est répétition incessante de ce moment de grâce, un délire des commencements, une reprise dont l’amoureux ne souffre pas qu’elle soit entamée par la turpitude du temps. Ce début, il le maintient avec obsession dans la répétition du moment initial que l’usure de l'accoutumance viendrait forcément abolir.
La répétition en ce sens est l’inverse de l'habitude corrosive. Elle est le maintien de l’amour dans son initialisation simple, virginité d’une actualité brûlante. On assiste ainsi à son trébuchement sur place, au désir insensé de s’attacher à l’instant unique, à la gloire entêtée d’une rencontre qu’on faira continuer seulement comme commencement, pur de toute usure, glorieux de ne se mesurer jamais à la laideur de l'automatisme et à l’érosion du mariage. Est-ce en ce sens que Kierkegaard devait rompre avec Régine Olsen, au nom de l’idée de l’amour à préserver de toute actualisation corrosive ?
Mais ce qui est vrai de l’amour peut se dire tout autant d’un voyage. Peut-on répéter un instant inoubliable, vécu par exemple à Berlin, il y a plusieurs années déjà ? Comment le réinitialiser et le reproduire ? Telle est l’expérience, sans doute assez proche de celle que Proust confiera à la littérature, que tente de ramasser Kierkegaard dans son petit essai, à l’allure de nouvelle, intitulé La répétition. Au nom de cette reprise, Kierkegaard va jusqu’à entreprendre un voyage long et pénible vers l’Allemagne, en cette ville à laquelle il s’était attaché plus jeune. Aucune répétition exacte n’est évidemment possible si on entendait par là la restitution point par point d’un état antérieur. Et cela n’aurait d’ailleurs aucun intérêt dans la mesure où ce qui est cherché, c’est que, pour le moins, s’ajoute à la répétition le regard actuel de celui qui va ainsi auréoler l’instant, préservé intact, comme en « contre-effectuation » vis-à-vis de la platitude quotidienne.
C’est un passage, un raccourci vers l’image ou vers l’idée de ce qui a été vécu initialement à Berlin, que recherche Kierkegaard, une espèce d’instantané qui a cependant bougé. Il s’agit d’une forme d’éternité dans le mouvement le plus rapide, aménagée en lui. La répétition profile précisément l’idée d’une unité redondante, insistante dans son devenir. Elle se doit de maintenir l’idée, semblable à soi, à même les mouvements affolés de l’existence accidentée. C’est comme si une forme parvenait à s’immobiliser au sein d’un flux et dont on s’efforçait d’extraire la coupe. Le tourbillon dans l’eau est une bonne image de ce que Kierkegaard a en vue pour réconcilier les Eléates avec Héraclite. Dans le fleuve mobile s’installent partout des remous durables qui se répètent à la même place. Il y a là une unité, un peu comme une même idée reprise dans la mobilité d’une pensée variable. Et la répétition permet sans doute de décrire des unités mobiles de ce type. Des points de passage mais qui reviennent, inscrits dans une stabilité relative, qu’on ne remarque pas nécessairement en ce qu’ils n’occupent pas du tout le devant de la scène.
Kierkegaard, revient au Königstädter Theater de Berlin. Il est sûr d'y revenir bien à sa place. Après un trop long voyage, il se sent pourtant mal installé, comme à une autre place que jadis, attendant vainement la répétition qui évidemment ne viendra pas. Peut-être parce qu’elle a déjà eu lieu ailleurs et que sa virtualité continue de l’accompagner en ce moment sans qu’elle se remarque vraiment. Notre philosophe en visite à Berlin a soudainement le sentiment d’un échec. Le présent de cet échec reste néanmoins auréolé d’une frange bizarre qui se déroule sur un autre plan que celui des rideaux ouverts à l’instant, rejouant la même pièce qu'alors. Et, ce halo étrange n’est pas totalement invisible puisque Kierkegaard soudain y glisse en attendant, sur scène, que se produise la répétition qui ne viendra pas, trompé par son ardeur à reproduire volontairement quelque chose qui ne revient sans doute qu’involontairement, autrement en tout cas qu’au théâtre dont nous savons qu’il a pour essence la répétition, que la répétition désigne le moteur de l’action et des acteurs apprenant leur rôle dans l’effacement du temps, dans l’immobilité de leur posture, reconduite chaque soir. En réalité, la répétition viendra d’ailleurs. Il y a pour ainsi dire un entracte où va se produire le retour mais de façon insidieuse, inattendue, puisqu’on attend seulement du lever des rideaux, des acteurs, ce théâtre capable de se répéter à l’identique.
C’est dans cet entracte, cet interlude que Kierkegaard se rappelle subrepticement l’impression que lui fit, à l’époque, la scène, la vraie! Il s'agit de la scène encore vidée de ses musiciens, partis dans les coulisses, avec la rumeur de la salle qui se lève et que, depuis sa loge, il ne pouvait d’ailleurs qu’entendre en hors champ. Curieusement ce brouhaha le plonge dans une délicieuse sensation. On dirait que s’y répète un autre chuintement, où renaît avec précision l’image du ruisseau qui coulait bruyamment depuis toujours devant la ferme de son père. C’est l’eau, le murmure du fleuve qui en son devenir ramène paradoxalement des voix, une rumeur comparable. Il s’y voit encore étendu aux abords. Il y ressent avec vivacité, dans le bruissement fantomal des eaux, s’y répéter quelque chose d’indicible, mis en écho au théâtre, réévoqué à l’instant en attendant que se produise la répétition peut être un peu stupide du moment d’opéra vécu jadis à Berlin.
Il se trouve alors comme aspiré par une émotion d’enfance, rattrapé par un retour supérieur, qu’il développe avec soins, dans la précision d’une image qui désormais refuse de s’abolir : « ainsi me reposais-je dans ma loge, jeté tel un costume de bain, allongé au bord des flots de l’espièglerie et de l’allégresse, qui bouillonnaient irrésistiblement devant moi (2) ». Y surgit l’occasion d’une félicité qui ne saurait se refermer, à en juger par l’insistance avec laquelle Kierkegaard l’évoque pour ainsi dire au présent, dans l’interstice toujours un peu différé de l’attente. Se lève en cette ouverture déçue comme une espèce d’"entre-image" pour combler la répétition tant espérée, elle qui ne vient jamais. Et voici que, au lieu de revivre le moment précis d'antan qui devait se reproduire là sur scène, espérant retrouver l’émotion des acteurs aussi semblables qu’au Berlin de son premier voyage, tout se passe à côté de la scène. La répétition passe ainsi dans l’inaperçu.
Elle détourne le regard vers l’ancienne loge, jadis en face de la sienne, un peu en contrebas. On y découvre alors un souvenir vivace, le fantôme d’une jeune fille, aujourd’hui absente, dont l’auteur n’a semble-t-il jamais vu le visage mais seulement le front penché. Kierkegaard se livre alors à partir de cette image un peu gommée, à une description minutieuse, presque délirante, de cette scène apparemment secondaire par rapport à la répétition voulue de son séjour à Berlin. Elle était dit-il drapée d’un « grand châle où son humble visage se penchait, telle la plus haute clochette d’une tige de muguet qui s’incline hors de ses feuilles(3) ». Elle venait là chaque soir, comme lui, répétant dans ce retour le retour de son enfance à lui au bord de l’eau, devant le ruisseau de son père.
Elle ne se doutait pas évidemment qu’elle était observée et Kierkegaard ne l’aura jamais abordée. Mais son retour périodique, sa silhouette fragile de fleur et de tige enveloppe encore bien une autre couche, à la manière de l’oignon. S’y loge le retour en mémoire, forcément plus profond, d’une autre jeune femme de Copenhague vers laquelle il avait un jour roulé toute la nuit, se cachant d’elle. Une ancienne connaissance : Régine Olsen avec laquelle il avait rompu pour rester dans l’Absolu de la rencontre. Et, c’est cet Absolu que lui rappelle la présence discrète et féminine du balcon d’en face, un souvenir dont il évoque maintenant l’innocence, une scène où il l’observe elle aussi en cachette, sans être vu, parmi les fleurs et les arbres, eux comme étonnés de sa présence, courbés vers elle.
Se constitue alors une espèce de nature morte, une description florale d’un être aimé, évoqué par-dessus la loge au théâtre où se tenait, mystérieusement enveloppée, une jeune fille qui aujourd’hui n’est plus là mais que Kierkegaard retrouve néanmoins comme une résurrection dans un théâtre. Au lieu de se réincarner réellement là, l’image revient plutôt par son absence, portée par le regret qu’elle ne soit plus en face de lui, le rejetant, au travers sa disparition, son effacement, loin en arrière de sa mémoire vers une autre connaissance féminine bien plus ancienne.
Dans le ratage de la reprise d’un moment choisi, passé à Berlin, se dessine, insidieusement et comme en creux, la folle répétition d’une autre scène et que l’absence actuelle de la jeune fille inconnue ne manquera pas de signaler. La loge est certes vide, mais un vide qui rappelle cruellement l’existence de celle qu’un jour, non loin de Copenhague, il avait abandonnée et espionnée sans même qu’elle le sache, témoin d’un amour vivant comme au premier jour. C’est là, sans doute, une éternité délirante, vécue par Kierkegaard en un instant mis en gigognes, enveloppé sous un autre, insignifiant et presque à son insu. C’est ce statut de l’instant, chez Kierkegaard, qui assurément mérite d’être réactivé, inoubliable, repris de mille et une façons au travers la construction de sa philosophie.
Jean-Clet Martin
1 Kierkegaard, La répétition, p. 90.
2 Kierkegaard, Ibid. p. 91
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