Beach_Scene_by_Gauguin

On a coutume d’opposer mort et éternité. Mais ce qui s’oppose vraiment à l’éternel, ce n’est pas tant ce qui trouve une limite, un terme. Il s’agira bien plus de l’immortalité considérée comme existence infinie. L’infini, c’est la dispersion sans fin du cosmos, son errance illimitée, l’expansion galopante dans une froideur de plus en plus dilatée. Une agonie sans cesse différée. L’infini, en ce sens, consiste en un inachèvement indéfini. Précisément tout ce dont le fini, au contraire, se défend, se contractant sur soi, dans la bordure de son cercle. Si l’infini s’oppose au fini et l’immortalité à l’éternité, cette dernière s’accommode parfaitement de ce qui s’achève. Raison pour laquelle les grecs font de ce qui s’accomplit la seule chose qui soit définie, arrêtée et, par conséquent, proposera une forme de perfection.
On comprendra en quoi l’infinité ne rentre pas sous les arrêtes précise de l’Idée, de l’essence d’un être, même si on sera sensible à sa beauté en changeant de point de vue. Il me plaît pour aujourd'hui d'insister sur son mauvais côté... Sous son plus mauvais aspect, elle relève du potentiel, du flou, de l’incessant. Cela ne convient pas à l’idée qu’un Grec se fait de l’homme. Au point d’ailleurs que Socrate, en étant défini par Aristote comme mortel, touche en même temps à ce qu’il est, à l’éternité de ce que « c’était, pour lui, que d’être ». Supposons un instant que Socrate ne soit pas mortel ! Il ne saurait alors se réaliser, se reconnaitre dans une fin, par exemple dans l’acte de boire la cigüe. Echapper à la mort serait sans doute un réconfort mais tout autant une chose insensée ! S’évadant de sa prison, il ne serait pas Socrate, et, éliminant ses gardiens, se ferait criminel ou lâche donnant l’exemple le plus contraire à son enseignement. Pour que Socrate soit bien le héros dont on se souvienne pour toujours, accédant à l’ultime de son être, il fallait que son existence s’achevât de cette manière et qu’il touchât à ce bord indéfectible à partir duquel dire ce que, pour lui, « c’était que d’être ».
Toucher à son essence, c’est passer vers cette frontière maximale à partir de laquelle dériver rétrospectivement le sens de son être, comme d’un anneau qui consonne avec la limite, avec la mort, la fin qui nous fournit cette scansion sur laquelle se replier en soi au lieu de devenir autre chose, un vieillard, sénile et sans consistance. On comprendra en quel sens encore la mort du Christ rime avec son éternité et comment, à trente trois ans, sa fin s’annonce comme une résurrection. Echapper à la croix aurait pu faire de lui un autre, un fuyard ou un traître futur. Il fallait cette ultime finitude pour cercler sa vie d’un sens qui vaille bien au-delà du temps. Seule la mort, sous ce rapport, est promesse d’éternité.
La mort est déflagration de l’instant, une bordure qui rétracte l’être dans son essence, dans cette définition capable de nous compacter au-delà du présent, basculant hors le temps, comme épinglé dans l’image des morts (imago) : un instantané que devait poursuivre Achille, cherchant sa fin dans un combat avec Hector, le bravant pour toucher à la conquête de son éternité. Cela ne se laisse pas comparer à ce qu’on entend par immortel. Se diluer dans l’immortalité, c’est s’ouvrir au « sans fin » d’une attitude en laquelle on se perd, perdant toute forme dans l’entropie des muscles relâchés, entraînés à se survivre sous l’ourlet d’une bedaine lourde à déplacer ! L’immortel est cette loque que nous montre Borges dans une fiction du même nom, avachi sous le poids de l’ennui, le fardeau de ce qui n’en finit pas, indifférent même aux oiseaux qui construisent leur nid sur sa nuque pendant qu’il cuve la torpeur de son existence, la négativité d’un assommoir, celui du retour interminable des mêmes jours, des mêmes occupations, du même vomissement devant l’existence devenue interminable. Aucune issue ne le guette, aucune fin ne l’attend, lui faisant comprendre que les Dieux nous envient d’être mortels, de pouvoir braver l’instant, cette porte vers l’image qui se porte, portée en un port, un portrait, comme une figure digne, cerclée par la ligne d’un sens éternel quoique fini.
Nous avions sans doute perdus cette force de l’instant, de l’ici-bas qui implique la jalousie des dieux à notre égard. Nous nous sommes laissés happer, sous le joug du christianisme, vers le désir d’immortalité consonant parfois avec cette forme d’impuissance que désigne l’envie de rien. Il fallait donc à nouveau que les Dieux meurent. Il fallait bien renouer avec l’affirmation de la finitude. Et l’époque moderne, précisément retrouve, sous la mort de Dieu, annoncée par Nietzsche, cette chance unique de trouver une issue dans la fin, une issue en l’éternel retour de l’Unique, image fière de celui qui pourra dire Ecce homo.
Mais, en même temps que cette joie du Dieu qui meurt, l’époque moderne fait l’expérience du nihilisme, d’un deuil devenu interminable et se heurte à la détresse de ce monde encore vidé de sens par le dénigrement, le dégout que le christianisme avait imposés à la vie, à force de ne reconnaître que le Ciel au détriment de la Terre. On pourra la pomper de ses sucs, dilapider son fonds, rendre jetable tout ce qu’elle donne en plastique et immondices, puisqu’elle n’est rien et que seul avait pris valeur ce qui la transcende. Habitués à chercher l’essentiel au dehors, la terre pourra s’asphyxier devant l’indifférence des immortels, hâtant par là la décrépitude des énergies et la biodiversité du monde. Or seule la Terre est éternelle, éternelle par sa rondeur, par la limite qui l’arrête sur soi, qui la contracte dans le bleu d’un horizon se fermant à l’horreur du vide, ligne plate et lisse pour la couper de toute transcendance. La Terre, sa rondeur et sa finitude la plongent dans l’immanence de ses mers, dans la profondeur de ses océans, dans l’éternité du mouvement par lequel elle traverse l’univers, se cabre et contourne le soleil qui la brûle.
Le trajet de la terre, le cycle qui la boucle sur soi, dans la finitude de ses plaques tectoniques, appelle une forme d’éternité que la philosophie à toujours revendiquée. En premier lieu sous l’injonction de Spinoza pour lequel, incontestablement nous faisons l’expérience que nous sommes éternels dans une nature « cause de soi », bouclée sur sa ceinture boréale. La nature ne saurait pas ne pas nous faire éprouver l’éternité qu’elle nous offre sous ce rapport à soi, ce bouclage dans l’instant de ce qui se cause soi-même, ici et maintenant. Et c’est à chacun de nous, de notre corps, qu’il appartient de retrouver cette force de la nature qui se révulse et se clôt dans l’immanence de ses nœuds. Au point, pour tous les corps, de devoir conquérir cette limite qui se porte elle-même, de la partager dans la béatitude de sa coupe. On appellera Ethique un tel mouvement de se porter, d’aller à la rencontre du monde, de l’envelopper, de s’arrondir dans l’enveloppement de son immanence éternelle au lieu de se diluer dans les illusions de la transcendance promise.
L’éternité, c’est de toute façon la mort, la mort voulue et comprise comme l’affirmation de notre puissance qui se rabat sur soi, dans le cercle silencieux de notre essence, essence revenante, en mesure de relancer tout ce qui nous arrive comme étant précisément enveloppé sous l’économie de l’univers. Le monde de Spinoza, l’éternité enveloppante qu’il nous promet -au point de redéfinir l’infini comme étant toujours un infini actuel- l’éternel retour de Nietzsche tout autant sont comme une ile ! Une grève qui se ceint sur soi. Celle qu’un Gauguin, pour autant qu’il faille une image, retrouvera bien plus tard, au plus fort de sa création, faisant le voyage ultime en lequel il entrera pour toujours dans l’empire des morts.
Il s’agit d’une ile au bordage coupé de toute transcendance. La vie s’ourle dans l’œuf paisible de son littoral. Et dans l’image de son calme, de son luxe, de sa volupté pointe la sensation d’être protégé du dehors. L’intimité de l’île, son rivage si contourné, c’est la vie qui se pense elle-même, qui fait retour sur soi, détournant celui qui s’y endort de toute infinité, pris sous l’éternité des mêmes palétuviers, pour toujours, l’esprit des morts veillant sur lui, issu de la même ile en laquelle tourne les mémoires et les cendres. Le temps s’est arrêté dans la mort, sur les bords d’une grève horizontale poussant celui qui meurt à voir autour de lui l’éternité de tant de beautés. On pourra donc bien laisser parler Gauguin, au moment de s’ouvrir à l’empire de la Mort : « je suis amené, dit-il, à penser, rêver plutôt, à ce moment où tout était absorbé, endormi, anéanti dans le sommeil des premiers âges, en germes ». La mort fait retour à l’endormissement initial de l’île, à la paix éternelle du sommeil de la nature, de sa trainée de lumière que le peintre récupère à jamais comme l’image éternelle des flots, de leurs ressacs. L’éternité, c’est bien dans l’empire de la mort, dans le bleu de ce qui finit au bord de la mer qu’il faut la chercher.

Jean-Clet Martin

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