SING.20

Il est des malins génies plus malins que d’autres.
Celui que j’imagine ce matin ne s’occuperait pas, comme un autre, à me tromper en faisant le monde tout différent qu’il ne paraît. Bien au contraire. Comme tout démon, il se logerait plutôt dans les détails. La nuance de cette lumière que réfléchit la pierre du bâtiment qui me fait face et qui donne à mon appartement sa chaleur matinale si « singulière », si rassurante, il la changerait à son humeur, mais insensiblement. Ou encore, le sourcil droit de mon fils qui se lève tout grincheux, comme tous les matins, en réclamant de toutes forces son bol quotidien de céréales, il le changerait malicieusement en sourcil gauche. Peut-être a-t-il aussi réparti ses cheveux autrement, changé l’ordre des feuilles du radermachera sinica qui trône sur mon balcon, disposé dans un autre ordre les coussins du canapé, dans le salon. Je ne sais pas. Je ne vois rien. Sacré démon.
Ces détails, contrairement à ceux qui préoccupaient Leibniz, n’auraient aucune raison d’être imperceptibles : je ne remarque pas ces variations, mais en toute rigueur je perçois le sourcil de mon fils ou les feuilles du radermachera, de même que je perçois la distance entre ces deux coussins qu’il a mis côte à côte durant mon sommeil. Rien à voir avec le bruit de chaque vaguelette dans la lame qui déferle sur le rivage (encore que Leibniz ait aussi pris l’exemple du moulin dont le bruit pourtant assourdissant peut devenir un bruit de fond, auquel nous ne prêtons plus attention).
Mon malin génie m’aura mis dans une situation bien embarrassante, si je fais partie de ces philosophes qui, depuis Aristote, pose en face des « universaux », des propriétés, idées, notions, « générales », les « vraies » choses supposément singulières : individu pour l’un, événement pour l’autre, expérience ou durée, concret ou sense-data avec lequel nous entretiendrions quelque mystérieuse accointance. Que chacun choisisse ici son candidat, son témoin privilégié de « l’unique » : mon fils, ce rayon de lumière, sa lumière rassurante, l’ondoiement paisible des feuilles du radermachera dans le vent du matin ou chaque son de cette cloche qui sonne l’heure, au loin.
Et mon génie de me murmurer à l’oreille :
et si tous les régimes d’expérience étaient tissés d’indistinction…
et si, je n’ose y penser, l’idée que le monde est tissé de singularités était, en fait, la véritable illusion…
Pour un mathématicien, une singularité est quelque chose de bien défini : dès lors que dans un domaine de variation, vous pouvez isoler une valeur (ou un sous-ensemble de valeurs) unique où le régime normal que vous étudiez est aboli (une dérivée qui s’annule ou, au contraire, part à l’infini ; une équation différentielle qui « explose »), alors cette valeur est une singularité. Et ceci nous donne la matrice de ce que porte ce concept : valeur unique dans un domaine de variation où toutes les autres valeurs doivent, d’une manière ou d’une autre, s’équivaloir. Il n’y a d’unique que dans une multitude d’éléments indifférents où elle se détache.
Or cette caractérisation pose au philosophe deux problèmes redoutables : tout d’abord, il n’y aura donc de singulier que dans une multitude, dans un domaine de comparaison préalable – si bien que, curieusement, le postulat nominaliste de la primauté ontologique du singulier s’annule en s’affirmant : ce qu’il faut poser pour attester de la singularité, c’est précisément un monde où les positions sont d’abord indifférentes et dans lequel les différences adviennent sur ce fond d’indifférence ; mais il y a pire, car ce domaine de comparaison ne sera pas de n’importe quel ordre ; ce qu’il semble supposer est bien une multiplicité où l’on pourrait ensuite « isoler » une valeur « unique ». Ainsi la singularité apparaît-elle comme le revers nécessaire de ce qu’elle conjure : un monde où précisément tout est comparable, au registre du « multiple », où tout se laisse égaliser, où nous devons pouvoir « isoler » tel ou tel « point ».
Régime premier sur lequel advient la différence et que l’on dénie ensuite en projetant cette différence en tous points. Rêve pour philosophe – sans consistance.
Leibniz l’avait bien vu : il n’y a que Dieu, au bout du compte, qui puisse, dans sa grande sagesse et son grand mystère, passer outre l’indiscernabilité constitutive de notre rapport aux phénomènes. Il n’y a que Dieu qui, sous le continu de nos perceptions – continu qui suppose toujours une forme d’indifférence ou d’indétermination, voit chaque point dans sa singularité. Et la raison ? Et bien, c’est que Dieu ne saurait tolérer un monde où il y a de l’indétermination.
Pour mieux concevoir la division actuelle de la matière à l'infini, et l'exclusion qu'il y a de toute continuité exacte et indéterminée, il faut considérer que Dieu y a déjà produit autant d'ordre et de variété qu’il estoit possible d'y introduire jusqu'icy, et qu'ainsi rien n'y est resté d'indéterminé, au lieu que l'indéterminé est de l'essence de la continuité. C'est ce que la perfection divine apprend à nostre Esprit et que l'expérience même confirme par nos sens. Il n'y a point de goutte d'eau si pure, où l'on ne remarque quelque varieté en la bien regardant. Un morceau de pierre est composé de certains grains, et par le microscope ces grains paroissent comme des rochers où il y a mille jeux de la nature. Si la force de nostre veue estoit tousjours augmentée, elle trouveroit tousjours de quoy s'exercer. Il y a partout des variétés actuelles et jamais une parfaite uniformité, ny deux pièces de matière entièrement semblables l'une à l'autre, dans le grand comme dans le petit.
V. A. E. l'avoit bien connu, lorsqu'elle dit à feu M. d'Alvenslebe dans le jardin de Herrenhausen de voir s'il trouveroit deux feuilles dont la ressemblance fût parfaite, et il n'en trouva point.
Mais peut-être les choses ne se laissent-elles pas compter? Peut-être n’y a-t-il pas de donnée préalable d’une multiplicité? Peut-être le compte ne vient-il toujours qu’après, sur un régime d’expérience toujours déjà là et toujours confus? Et c’est ce que mon malin génie me fait sentir ce matin : notre expérience est tout entière de flou, d’indistinction, comme sont tissés d’indistinction (au mieux d’équivalence) mes concepts. La singularité n’y est qu’un effet du décompte. Elle n’a pas de consistance ontologique. Bien sûr, j’aimerais que ce visage aimé qui tend doucement vers moi ses longs cils clairs soit, oui, unique. Comme j’aimerais que soit unique mon fils, ma joie à caresser ce matin le rayon calme de lumière qui se pose dans ma chambre. Mais tous, aussi, sont multiples : le visage s’émiette en autant de moments qui eux-mêmes s’émietteraient à leur tour s’il me venait l’étrange idée de les analyser.
Nous comptons, c’est sûr : nos pas, nos années, le temps qui se passe à attendre un rendez-vous chez le dentiste ou les longueurs de piscine.
Dans ces décomptes adviennent des singularités.
Au bout du compte, c’est elles qui comptent pour nous.
Mais pour qu’elles comptent, il faut d’abord compter.
Compter sur fond d’indifférence et d’asingularité.
David Rabouin
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