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Charles Taylor dans L'Âge séculier (2007) au chapitre consacré au déisme providentiel, analysant les aspects du christianisme qui ont pu le rendre haïssable aux yeux des philosophes des Lumières, rappelle l'opposition faite par David Hume entre les véritables vertus et les "vertus monacales" puis cite un passage du philosophe écossais :

" Un sinistre fanatique, à la cervelle d'oiseau, aura peut-être, après sa mort, une place dans le calendrier, mais personne, presque jamais, ne l'admettra, de son vivant dans son intimité et en sa société, si ce n'est ceux qui sont aussi délirants et aussi lugubres que lui." (Enquêtes sur les principes de la morale, trad. Ph. Baranger et Ph. Saltel, Paris, Flammarion, 1991, section IX, par. 219, p.186)

À laquelle citation, Charles Taylor ajoute la note suivante, tirée de sa lecture d'une biographie du saint (Francis of Assisi Londres, Chatto, 2000, p.244) :

" Le point de vue de Hume pourrait être formulé de manière incisive par la question rhétorique suivante : " Est-ce que vous inviteriez François d'Assise à dîner ?". En réalité, même son protecteur, le cardinal Ugolino, avait raison de se poser la question. Lorsque François d' Assise accepta un jour, avec réticence de dîner à la table du cardinal en compagnie de nombreux nobles, chevaliers et châtelains, il s'absenta au préalable discrètement pour aller mendier dans les rues. Lorsqu'il revint, il déballa les croûtons et autres aumônes qu'il avait reçus. Le cardinal en fut, cela va sans dire, profondément offensé. Cette conduite extravagante n'était bien sûr pas sans raison ; elle était liée à l'imminence de la la reconnaissance papale des aspects les plus radicalement ascétiques de la loi franciscaine. Cela aurait pu toutefois être signifié avec plus de délicatesse." (trad. Patrick Savidan, Le Seuil, 2011, p. 466)

Par l'ascétisme, la mendicité et la brutalité du défi, le saint évoque une provocation cynique, mais un trait fait la différence : François d' Assise joue le pape et la transcendance qu'il représente contre le cardinal. Dit autrement, c'est appuyé sur une institution sacrée que le saint transgresse la règle. Le cynique, lui, joue toujours la nature immanente contre toutes les règles des hommes.
Reste qu'on risque gros à inviter un cynique à sa table, car l'animal est imprévisible.
En revanche, rien n'est à craindre avec un épicurien (il prendra part au festin avec modération, conscient qu'une variation occasionnelle des plaisirs n'est aucunement un dérèglement tant qu'elle demeure exceptionnelle) ou avec un stoïcien (il saura à la fois se comporter convenablement en tant qu'invité et exemplifier les vertus ).
Le sceptique sera aussi un hôte tranquille : ne parlant guère, il se comportera selon la coutume.


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Ce qui distingue l'homme du reste du monde, c'est qu'il est le seul capable de se tromper.
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Vox Philosophiae vous recommande : - Cours de philosophie - Jean-françois Caron

Le monde est comme l’écho Hurlez-lui à la face, La plainte vous revient lasse D’indifférence au sanglot. Il n’y a que moi, rien que moi Et quelques lois, pour savoir quoi, Savoir que faire de mes doigts, Savoir dire il était une fois. La terre peut offrir ses fleurs Leur odeur sent le leurre,[...]
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Vox Philosophiae vous recommande : - Cours de philosophie - Jean-françois Caron

Né ontologiquement de la pierre, le vivant n’apparaît qu’avec le végétal et se déploie en l’animal. Aborder le vivant comme concept et non de manière empirique, c’est développer la logique de l’autoproduction du vivant. La vérité de la nature du vivant n’est rien d’autre que son mouvement, elle n’est pas en deçà de ce mouvement dans une substance vitale ou dans un principe vital. Ce que Hegel nomme la vitalité du vivant, vitalité qui ne se produit dans son effectivité qu’avec la plante, et qui demeure encore endormie dans le minéral, sommeil de la vie, est bien en effet à comprendre comme mouvement logique. La logique de l’autoproduction du vivant se développe en trois moments, qui comme tels ne sont en rien historiques : le rapport immédiat du vivant à soi-même comme autoconfiguration, le rapport du vivant à un autre comme assimilation, le rapport médiatisé du vivant à soi-même comme génération, mouvement du genre. Ces trois rapports sont à comprendre comme développement de la scission du vivant.

1 L’autoconfiguration du vivant.

L’autoconfiguration du vivant comme rapport immédiat du vivant à soi-même est scission du vivant. Le vivant se scinde en lui-même et dans cette autoscission advient comme organisme. Toutefois le devenir organisme du vivant n’est pas lisible à même la plante, il ne l’est qu’avec l’animal. La plante, nous dit Hegel, n’est qu’autoconfiguration formelle du vivant alors que l’animal nous en présente l’autoconfiguration concrète et effective. La logique vivant de la plante est celle de l’entendement. Le déploiement de la plante est spatial et cela se manifeste jusque dans sa minéralisation. La plante se lignifie et cette lignification dans laquelle elle se donne la mort n’est en rien semblable à la minéralisation de l’animal, l’ossification. Alors que l’autominéralisation de la plante est tournée vers le dehors comme bois, l’autominéralisation de l’animal telle que se déploie chez les animaux les plus développés, les plus animaux, n’est pas tournée vers le dehors, mais vers le dedans : c’est la charpente osseuse qui s’entoure de chair et de peau et qui supporte les viscères. Ainsi l’autoconfiguration de l’animal est congédiement de cette spatialité qui caractérise ontologiquement la plante. L’animal se configure intérieurement en organes, viscères, mais de telle sorte que tous les membres au sens générique de l’animal ne subsistent en rien par eux-mêmes. Chaque membre est bien ici un moment du tout qu’est l’animal, dépend de ce tout et ne subsiste qu’avec ce tout. C’est en ce sens que l’animal se configure comme totalité organique :

« L’animal, en revanche, a des viscères, des membres non subsistants par soi, qui ne peuvent absolument exister que dans l’unité avec le tout. Si les viscères (c’est-à-dire les parties nobles) sont lésées, c’en est fait de la vie de l’individu » Encyclopédie, § 345, p.598.

L’autoconfiguration de l’animal est un processus formateur d’un dedans. L’autoproduction est donc production de la différenciation du dedans et du dehors. Il n’y a pas d’emblée du dedans et du dehors comme nous le croyons lorsque nous en restons aux résultats en ignorant les processus. Toute différence est produite au sens hégélien, et la différence du dedans et du dehors est une différence produite dans le processus de la vie animale. C’est pourquoi, c’est seulement avec l’animal que nous pouvons parler d’âme. Mais cette âme n’est pas située en un point du corps organique animal, elle n’est pas non plus située à la périphérie du corps, à même la peau, comme chez Aristote, elle est en tout point du corps organique parce qu’il s’agit justement d’un corps organique qui, en tant que tel, a une intériorité. Dans la mesure où le corps animal est un tel corps organique, l’autosuppression de l’animal qu’est son autoconfiguration ne se donne pas sur le mode spatial, externe, propre au végétal. Dans l’autosuppression configurante du végétal, chaque partie, en tant que subsistante par soi, peut tomber, être abandonnée à la pure extériorité : les feuilles qui tombent, les branches sèches... Il n’en va pas de même chez l’animal, sauf pour ce qui en lui relève du végétal, les plumes, les poils, les cheveux. L’autosuppression configurante de l’animal est différenciation intérieure telle que l’animal se nie complètement pour se reformer. En ce sens, l’animal est négativité vivante.

2 La suppression de l’être inorganique du vivant.

Le vivant ne se rapporte pas seulement à soi, mais aussi à un autre, l’être inorganique. Il ne se configure qu’en se rapportant à son être inorganique et en le niant. Cette négation prend d’abord la forme de l’assimilation de l’extériorité, mais elle prend également, avec l’animal, la forme de l’appropriation de l’extériorité. C’est avec l’animal qu’a lieu en effet la négation concrète de l’inorganique. Ce à quoi l’animal se rapporte comme à un dehors est toujours individualisé, et il l’est d’autant plus qu’il s’agit de tel être organique déterminé, plante ou animal. Toutefois, dans le processus de l’assimilation, l’être organique auquel se rapporte l’animal est son être inorganique. L’animal fait donc de certains être organiques ses objets et, en leur accordant le devenir objet, il en fait sa nature inorganique. Il s’agit bien en effet de sa nature inorganique puisque l’animal ne se rapporte pas à tous les êtres, il se rapporte constamment à tels êtres déterminés. A la différence de la plante, l’animal opère déjà une sélection dans la nature. C’est pourquoi son rapport à l’extériorité n’est pas seulement un rapport pratique mais aussi un rapport théorique. Avec l’homme ce rapport pratique et théorique à l’extériorité s’accomplit dans la mesure où l’homme constitue tout étant en sa nature inorganique. C’est pourquoi la terre en sa totalité est la nature inorganique de l’homme. Dans le § 359 de l’Encyclopédie, Hegel déclare :

« Chaque animal a seulement une sphère bornée pour nature inorganique propre à lui, une nature inorganique qui est uniquement pour lui et qu’il lui faut aller chercher en faisant un tri parmi beaucoup d’autres choses et cela en vertu de l’instinct » p.672.

Cette nature inorganique, l’animal la transforme en sa propre nature organique dans le processus de l’assimilation. Nous avons donc un double processus de suppression. L’animal nie l’être extérieur dans son indépendance en en faisant son propre être extérieur, et il le nie ensuite dans son objectivité en l’assimilant, en le transformant en lui. Mais la nature inorganique de l’animal ne se réduit pas aux êtres organiques dont il se nourrit, ni non plus aux éléments nécessaires à sa vie. A la différence de la plante, l’animal nie l’indépendance de l’espace : il supprime l’espace comme extériorité non seulement en se déplaçant, en se rendant indépendant de l’enracinement en un lieu, mais aussi en ménageant l’espace. Révoquant par avance toute théorie de l’adaptation, Hegel souligne que l’animal ne se rapporte pas à l’espace de manière indifférenciée, il ne s’emboîte pas dans un espace auquel il se plierait. Il nie bien plutôt l’indifférence de l’espace en y faisant sa place. Il se ménage son lieu de vie et en aucune manière ne le trouve déjà là pour s’y adapter, pour y conformer sa conduite. Il s’agit bien d’un processus vivant et non d’une processus mécanique d’emboîtement : sans animal, pas de milieu puisque c’est avec l’animal que quelque chose comme un milieu est constitué. Cette constitution d’un milieu par l’animal est un processus à la fois théorique et pratique. D’elle relèvent la construction de nids, de terriers, de gîtes, mais aussi la collecte des provisions par exemple. En cela, l’animal se donne un être objectif : il s’extériorise en s’appropriant la nature inorganique, en la faisant sienne et il la fait sienne en la façonnant, comme le bousier et sa boule. Ce façonnement de la nature inorganique est suspension du désir et en ce sens travail au sens hégélien. Le seul fait par exemple de collecter des provisions est suspension du désir, rapport non seulement pratique, mais aussi théorique à la nature :

« Le côté théorétique de la tendance formatrice, suivant lequel le désir est réfréné, manque aux plantes, lesquelles ne peuvent, comme l’animal, refréner les poussées qui sont en elles, parce qu’elles n’ont pas de sensations, qu’elles ne sont pas théorétiques » § 365, p.688.

L’affirmation par Marx de la dimension purement humaine du travail relève d’un mauvais idéalisme. Le travail est déjà animal. C’est à même la vie animale que la différenciation du théorique et du pratique est engendrée. Si le minéral n’est ni théorique ni pratique, si la plante est seulement pratique, l’animal est théorique et pratique. Cette dimension théorique de la vie animale se déploie particulièrement chez les oiseaux. Si l’animal a dans son concept la voix, les animaux sans voix ne montrant par là que leur inadéquation au concept, et rien de plus, l’oiseau a plus que la voix, il a le chant. Or qu’est-ce que le chant ? Refusant toute approche du chant en termes de conditionnement par le besoin, Hegel ne craint pas de déclarer que le chant de oiseaux chanteurs n’est rien d’autre que « l’extériorisation sans désir », « la jouissance de soi enjouée ». L’une des modalités de l’accomplissement de la vie animale est le chant de l’oiseau qui, emplissant l’air, le nie comme extériorité et le constitue en objectivation du sentiment pur de soi. L’oiseau fait de l’air ce qu’il n’est pas, l’expansion du sentiment de soi.

François Loiret

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La subjectivité c’est la faille. Cela peut s’entendre d’abord comme séparation intérieure entre soi et la vie universelle, sous la faux du langage (article précédent). Mais cela se vérifie également dans l’ordre de la connaissance. Tout notre savoir s’édifie sur la scission sujet-objet : penser, parler, observer, expérimenter se fait dans l’ordre de la séparation : je me donne un objet dans un champ défini, je l’observe du dehors, j‘en étudie les variables, je cherche à dégager les  relations causales qui en déterminent l’apparition, la manifestation, les effets. Et avec de la chance, si j’accède à un vrai savoir, je peux prévoir : dans telles circonstances les mêmes causes produisent les mêmes effets, ce qui s’exprimera dans une loi, par exemple la loi de la gravitation universelle.

L’essentiel est de bien voir que le sujet de la science est lui-même hors du champ, et même, allons plus loin, créateur du champ d’observation. Ce qui revient à dire qu’il en est à la fois absent (le champ constitué) et singulièrement présent, en déterminant,  hors de soi, la nature du champ, ses limites et les relations éventuelles avec les autres champs. Mais toujours il pense dans l’opposition sujet-objet, hésitant entre une disparition théorique et une souveraine affirmation. C’est ainsi, par exemple, que Durkheim crée l’objet sociologique.

Dans ses développements plus tardifs la science intègre la position du chercheur dans le champ lui-même. Il a pris conscience du fait que l’observateur, par sa position, ou son intervention, non seulement conditionne, mais modifie l’observation elle-même. Du coup la notion d’objet devient problématique.  Jamais on n’aurait affaire à l’objet tel qu’en lui même, mais toujours à un objet déjà construit, élaboré et qui, de plus, évolue au fil de l’observation. On peut se demander, en radicalisant, s’il existe bien un objet, alors que toute la démarche visait à l’objectivité : le sujet se resserre sur soi, sur la certitude de soi, alors que l’objet semble se volatiliser. Heureusement il y a bien des phénomènes qui se produisent, mais on est de moins en moins assuré de leur nature. D’une certaine manière la science rejoint la poésie ! La chose est particulièrement troublante en astrophysique, dans la mesure du moins où j’ai pu en juger à la lumière de certaines présentations d’astrophysiciens patentés dont la verve imaginative était proprement stupéfiante.

On en revient au bon Démocrite : « Quant à nous, en réalité, nous n’appréhendons rien d’immuable, mais ce qui change selon la disposition des corps et des choses qui pénètrent et qui repoussent ».

Mon propos n’est nullement de discréditer la science, que j’honore fort. Je veux montrer la difficulté extrême où nous sommes : nous ne pouvons juger de la valeur de la connaissance faute de critère extérieur à nous. Si, comme chez Descartes, Dieu en personne venait garantir la validité de nos lois la cause serait entendue. Mais il n’en est rien. Depuis longtemps Dieu a raccroché son téléphone. Nous pataugeons dans cette indépassable aporie où le sujet et l’objet s’opposent, sans que nous sachions au juste ce qu’est le sujet et ce qu’est l’objet. Disons que ce que nous appelons objet est un quelque chose d’extérieur inconnaissable et dont nous ramenons la méconnaissance à quelques semblants de savoir. Le réel existe, mais nous n’en connaissons que des effets après coup, dont nous donnons une image qui parle plus de nous que des choses.

Certains rêvent de dépasser l’impasse. Comment ? La mystique propose une sorte de fusion du sujet dans le Tout, que nous pouvons certes expérimenter à l’occasion, mais qui ne fournit aucune sorte de connaissance communicable, qui repose sur l’effusion du sentiment, et parfois, il faut bien le dire, sur une élation pathologique. De telles extases sont vécues par les poètes, elles nous ravissent, et nous déçoivent tout aussitôt. Voir par exemple les superbes développements de Hölderlin dans les premières pages de son Hypérion : l’exaltation cosmique l’emporte au-delà des bornes de la subjectivité, le dissout dans l’illimité de la nature, et soudain l’abandonne. Le sentiment de perte est encore plus vif après tant de sublimes espérances.

La raison ne peut dépasser l’opposition puisqu’elle repose sur elle. Le sentiment nous égare. Que reste-t-il ?  Il nous reste cet humble témoignage de l’expérience. A de certains moments quand nous renonçons à penser, quand nous nous abandonnons au cours du Grand Fleuve, nous sommes au plus près de l’énigme. Sans passion, sans raison, sans exaltation, nous expérimentons cette grande paix qui nous délasse du souci et du travail de pensée. C’est la simple présence de l’être-là où se donne ce que nul ne cherche, et qui s’en va, et qui reviendra peut-être. En tout cas cela n’a rien à voir avec  la connaissance, ni avec le sentiment : il y a, et cela suffit.

 

 

 

 


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Rien de plus attendu, de plus banal que d’évoquer l’énigme du Sphinx, et la réponse d’Œdipe. Sauf qu’on ne remarque pas assez que le Sphinx est une Sphinge, entité féminine. La joute entre la Sphinge et Œdipe se solde par la mort de la première et la victoire du second. L’homme l’emporte sur un monstre femelle qui pourrait symboliser les forces primitives et déchaînées de la nature. L’hellénisme s’édifie sur une rupture fondatrice : il faut repousser les monstres du Tartare, vaincre les puissances titanesques, dégager enfin le vrai visage de l’humanité. Dans leurs dieux olympiens les Grecs contempleront leur propre puissance d’affranchissement, exalteront la beauté et la noblesse d’une humanité libérée des divinités animales, des Minotaures, Cyclopes et autres figures d’épouvante.

Cette libération, cette séparation définitive s’exprime magnifiquement dans le Chœur  de l’Antigone de Sophocle :

« Entre tant de merveilles du monde la grande merveille c’est l‘homme ». Et Sophocle d’énumérer les grandes trouvailles et inventions humaines, l’agriculture, la navigation, le langage et la pensée, les lois et les mœurs, et la justice, et l’injustice. Mais si l’homme est plein de ressources (polyporos) il est tout autant sans ressources (aporos) devant sa propre démesure, tenté par « la criminelle audace », celle précisément qui conduira le héros tragique à la ruine.

Qu’est ce que l’homme,  demande Sophocle, fasciné par le caractère duel, ambigu, ambivalent, bifide de cet être singulier, une exception remarquable dans la nature, une « merveille » et une énigme. Car l‘homme est d’abord une énigme pour lui-même.

Aristote apporte une notation essentielle en déclarant que l’homme est « un vivant possédant le langage » (Zoon logon echôn). Car si par ailleurs on peut aisément ramener l’homme à la nature animale, ce trait l’en distingue décisivement. Le langage est séparation. Il retire le sujet de l’ordre commun de la nature, interposant entre lui et les choses ces mots qui à la fois éloignent les choses, les situant dès lors dans l’ordre de la convention linguistique, et les rendent disponibles par le jeu de la nomination et de la combinaison infinie. On dit que le mot est le meurtre de la chose, en effet, mais c’est aussi, une récupération de la chose, une mise à disposition, une « outilité » de la chose. Les choses perdent leur caractère de nature pour être transmutées en objets désignables, maniables à discrétion, comme éléments discrets d’une combinatoire universelle. D’où la science et la technique, célébrées par Sophocle comme signes patents de l’affranchissement.

Mais cette séparation ontologique opère en l’homme lui-même. Se désigner soi-même c’est aussi une certaine forme de meurtre. Dire « je » c’est s’extraire à jamais de la vie universelle dans laquelle baignait, comme un petit chien, chaque nouveau-né. Dorénavant le sujet devra se désigner, exprimer en son nom ses besoins et ses désirs, se soumettre à l’ordre symbolique et à la loi commune. Dorénavant c’est le langage, comme une implacable nécessité, qui le fera être parlant - et parlé – car s’il est voué à s’exprimer, il ne le pourra qu’au prix d’une intériorisation définitive du langage, d’une reformation de soi, d’une restructuration si profonde qu’il n’aura plus d’accès à l’être qu’il était. Lacan dira que l’homme est un « parlêtre », que « l’inconscient est structuré comme un langage » et qu’en somme il ne peut faire autrement que de se mouvoir dans cette nouvelle réalité symbolique.

Mais alors nous avons les moyens de poser la question centrale, et de progresser vers la solution de l’énigme. Si l’homme n’est plus dans la nature, est-il pour autant dans la culture, à jamais aliéné au langage dans lequel il doit dorénavant affirmer sa singularité ? A défaut de l’être perdu est-il ce parlêtre socialisé, normativé où nous reconnaissons, peut-être à tort, la spécificité humaine ? Etre ou parlêtre ? Chacun voit bien que si l’être est perdu il continue, comme les monstres repoussés dans le Tartare, à geindre, pleurer, récriminer, gronder du fond de l’inconscient, exigeant une impossible reconnaissance. La socialisation n’est qu’apparente, le deuil partiellement inabouti, et les symptômes, paradoxalement, eux qui expriment cette secrète et irréductible douleur de la perte, chacun y tient comme à la prunelle de ses yeux, comme signe d’une irréductible différence, ultime témoignage de la singularité menacée.

L’homme n’est ni un être purement naturel, ni un pur parlêtre. Il n’est ni dans la nature ni dans le langage, il est entre les deux. Ce qui le constitue c’est la séparation indépassable, la rupture sans conciliation, la perte sans réparation, c’est l’entre deux, Spaltung, clivage, faille et béance. Dans le cas de l’homme le réel c’est d’abord cela : distanciation et irréconciliation. Ce réel s’exprime d’abord par un blanc, un trou dans la structure qui fait qu’aucun symbolisation ne peut en venir à bout, ni suturer la plaie. C’est peut –être là ce sur quoi bute la réflexion de Sophocle : le caractère ambigu, ambivalent, bifide de l’homme est l’expression d’un hiatus, d’une incomplétude qui engendre toutes les passions, toutes les inventions et toutes les démesures. A vouloir combler le trou on bascule dans la folie.

 

 

 


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L’énigme est bien autre chose qu’une simple question, ou qu’un problème. Question et problème se posent dans un champ particulier et engagent un savoir particulier. L’énigme, dans sa radicalité, fait exploser tous les champs, excède, par sa violence, tous les savoirs. Elle interroge l’homme au plus profond, le somme de répondre, alors même que la réponse est impossible, que toute réponse s’avère incomplète, décevante, manquée, relançant la question dans une vertigineuse lutte entre vie et mort. L’énigme nous jette brutalement dans l’aporie, menaçant notre précaire stabilité mentale, nos convictions et nos préjugés, exhibant notre ignorance, notre présomption ridicule de savoir, fouillant jusque dans nos tripes pour nous contraindre à l’aveu. Mais quel aveu direz-vous ? Que nous ne savons pas, que nous ne pouvons savoir cela même qui fait l’essence de notre propre vie. L’énigme poinçonne, tiraille, fouaille et fouille, et nous laisse pantelants sur le rivage déserté.

Il faut insister sur ce caractère menaçant et terrible. Chez les Grecs c’est le dieu qui prononce l’énigme par la bouche de la Pythie : parole obscure qui défie l’entendement, renverse les règles ordinaires de la logique, provoque le sens et bon sens. Et pourtant il faut bien répondre, choisir une direction, prendre des résolutions. Et si nous nous trompons, si nous manquons à cette injonction, la sentence sera terrible.

Ainigma, l’énigme, vient de ainos, parole prophétique. Or il existe, en grec ancien, un autre « ainos » : terrible, effrayant. Comment ne pas faire un jeu de mot, à la manière d’Héraclite : ainos esti ainos : l’ « énigme est terrible »

A quoi tient cette terreur ? A l’impossibilité de répondre avec les ressources ordinaires de la pensée. Le logos du dieu, sa parole, est a-logos, irrationnelle. Comme est irrationnelle cette sommation de faire ce qu’on ignore devoir faire. Et pourtant nous soupçonnons que cette injonction n’a rien de gratuit, qu’elle nous renvoie à cette vérité intérieure, non sue, non formulée, et peut –être informulable qui constitue la logique souterraine de notre être, le sens obscur et décisif de notre vie. Nous savons bien que sous les masques faciles de la civilité, de l’adaptation sociale, de nos amours mêmes, une secrète vérité nos habite, qui parfois émerge brutalement dans l’événement pour se dissimuler à nouveau, jusqu’à la prochaine irruption. La vérité est intermittente, voilée, parfois émergente et voilée à nouveau : lèthé et alètheia. Si nous suivons patiemment la trame obscure de ces événements nous pourrons peut-être exhumer quelques fragments de cette histoire oubliée et toujours à venir qui détermine nos choix, malgré nous, et parfois contre nous.

Mais on aurait tort de ne voir ici que de la psychologie. L’énigme dépasse, dans son exigence absolue, le cadre de la seule subjectivité. Car ce que nous demande le dieu, ou le daïmon, engage l’existence dans son extension maximale : le sujet bien sûr, mais le sujet dans son inscription dans le Tout.

La puissance de l’énigme tient à ceci : elle est une parole qui fait signe vers ce qui dépasse toute parole, faisant vaciller la frontière du symbolique et du sens. Et au-delà c’est le réel. Réel en moi, comme page blanche d’une histoire toujours à venir, renvoyant en dernière instance au réel hors de moi, la nature infinie, et en moi encore une fois, comme partie d’un Tout qui me génère, me porte et m’emporte.

 

 


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