Ciprian VALCAN, La concurrence des influences culturelles francaises et allemandes dans l'oeuvre de Cioran,
ICR, Bucuresti, 2008


Introduction
Notre ouvrage se propose de réaliser une investigation attentive des sources françaises et allemandes de la pensée de Cioran à partir du constat que, jusqu’à présent, il manque un inventaire exact des influences exercées sur le philosophe franco-roumain. L’exégèse cioranienne s’est consacrée plutôt à une comptabilisation des thèmes et des obsessions présentes dans l’œuvre de l’auteur de La Chute dans le temps, a spéculé sur le potentiel créatif de sa présumée dépression, a insisté sur la dimension stylistique de ses écrits, s’est interrogée sur le statut philosophique ou littéraire de ses réflexions, en misant avec prépondérance sur une lecture biographisante, en contribuant à l’esquisse de la légende du sceptique par excellence ou, par contre, en la déconstruisant. Aussi, profitant de la mode lancée dans certains cercles de l’intelligentsia européenne une fois avec le livre de Farias sur Heidegger, il s’est développé également, pendant les dernières années, une préoccupation pour les dimensions de l’engagement politique de jeunesse de Cioran, orientée vers ses rapports avec l’idéologie d’extrême droite de la Garde de Fer, en insistant avec obstination surla dénonciation d’un réactionnaire hypocrite et, par conséquent, considéré d’autant plus dangereux.
Toutes ces démarches, utiles dans certaines circonstances,nécessaires dans certaines limites, témoignent de la première étape de la réception de l’œuvre cioranienne, qui doit pourtant être considérée comme terminée à plus de dix ans depuis sa mort. Dorénavant, on doit suivre les ouvrages de synthèse qui se concentrent sur les aspects essentiels de sa pensée, en dépassant les approches sensationnelles ou strictement émotionnelles, en quittant l’accidentel et l’éphémère en faveur d’une enquête sur les orientations profondes présentes dans la réflexion de Cioran. Or, nous croyons qu’une de ces orientations est l’étude de son métabolisme intellectuel, l’établissement du réseau d’influences, d’emprunts, de déformations qui fonctionnent dans son rapport avec certains des plus grands esprits de l’histoire de la culture, en nous permettant de mieux comprendre la façon dont les thèmes récurrents de ses volumes se structurent.
Le choix du pallier d’influences françaises et allemandes afin de réaliser une analyse comparative des écrits cioraniens n’est pas du tout accidentel. Comme nous essayerons de le prouver, l’appartenance du jeune Cioran à la culture roumaine implique nécessairement la référence privilégiée à ces deux catégories de sources qui représentent, dans la période de l’entre deux guerres, les références obligatoires pour tout intellectuel roumain. La culture roumaine moderne, qui naît à peine pendant la seconde moitié du XIXe siècle et se trouve dans une extraordinaire ébullition pendant les quatre premières décennies du XXe siècle, se constitue par un rapport presque exclusif aux deux espaces considérés comme des modèles, à savoir la France et l’Allemagne. Si, au début, l’influence française est hégémonique et presque incompatible avec la consolidation d’un espace culturel autonome entre les frontières des Pays Roumains, si tous les éléments de la civilisation sont empruntés sur la filière française, depuis les codes de lois jusqu’à des éléments d’architecture, depuis les mots qui désignent les réalités modernes jusqu’à la structure des institutions publiques, graduellement, comme réaction à la suprématie culturelle française, il apparaît le rapport de plus en plus fréquent à une série de références intellectuelles allemandes, considérées comme un contrepoids nécessaire aux références d’origine française. En outre, entre les partisans des deux types de références un conflit de durée s’établit qui revêt les formes les plus diverses, depuis d’habituelles polémiques dans les pages des revues de l’époque jusqu’à des confrontations virulentes concernant l’occupation de positions symboliques dominantes ou l’orientation politique externe du pays. Les philofrançais et les philoallemands occupent l’entier espace de visibilité de la culture roumaine et les désaccords entre eux nourrissent les plus significatifs débats d’idées, tandis que les références aux cultures anglaise, italienne ou espagnole ou d’autres moins prestigieuses ou plus exotiques sont marginales et relativement accidentelles, la légitimation dans la sphère publique étant obtenue par une bonne connaissance des plus prestigieux auteurs français et allemands, ceux-ci fixant pratiquement l’agenda des plus importantes disputes intellectuelles. Pour cette raison, l’étude des influences françaises et allemandes est essentielle pour la compréhension de la culture roumaine pendant les 150 dernières années, dont la physionomie est modelée principalement par ces deux séries de références.
Le cas de Cioran est d’autant plus intéressant à suivre que celui-ci ne reste que pendant la première partie de sa vie le prisonnier de ces disputes gouvernées par un nombre d’interrogations qui, bien qu’elles utilisent des instruments théoriques développés dans l’espace allemand ou français, répondent à des problèmes spécifiques à la réalité roumaine souvent centrées sur des préoccupations concernant l’identité de la culture roumaine. Justement pour cette raison, l’analyse de la manière dont les références françaises et allemandes fonctionnent dans son œuvre nous permettra d’observer en quelle mesure celles-ci dépendent de la modification du contexte culturel où vit Cioran après son établissement à Paris. Ainsi, nous pourrons constater si le poids des références françaises et allemandes est influencé par la transplantation de son écriture dans une autre culture ou si celui-ci reste inchangé à la suite du choix de l’exil.
La structure de notre réflexion suivra deux axes, l’une appartenant au domaine de l’histoire culturelle, l’autre au comparatisme. Ainsi, dans une première étape, nous nous efforcerons de rendre le climat culturel où se trace la présence et, ensuite, la concurrence des influences françaises et allemandes, en nous arrêtant surtout sur des constantes qui relèvent des tentatives de définir la culture roumaine. Dans cette partie, nous étudierons les complexes d’infériorité qui se développent dans l’espace roumain, les raisons de leur apparition, ainsi que les moyens par lesquels l’on essaie le dépassement d’un destin considéré comme indigne et malheureux, en passant ensuite à la manière dont l’imitation d’éléments de civilisation occidentale, surtout français, est utilisée en tant que moyen de dépassement du recul et du sous-développement, pour faire enfin référence à une série de théories élaborées dans l’espace roumain concernant la manière dont la modernisation doit se produire. Après cet excursus qui aura le rôle d’introduire à la problématique de la concurrence des influences françaises et allemandes, nous nous arrêterons sur l’attitude de la génération de Cioran dans cette question, en insistant sur les raisons pour lesquelles les plus proéminents représentants de cette génération se déclarent des admirateurs de la culture allemande et des adversaires impitoyables du modèle français. En focalisant notre analyse sur Cioran, nous insisterons sur la manière dont les images des Français et des Allemands sont esquissées le long de son œuvre, en suivant tant les invariants que les variables, en essayant d’établir comment ces portraits se modifient le long du temps et s’il existe des différences significatives de perspective entre ses écrits de langue roumaine et ses ouvrages français. Afin de disposer également d’un critère quantitatif qui nous soutienne dans notre démarche, nous dresserons un catalogue exhaustif des personnalités françaises et allemandes présentes dans l’œuvre de Cioran, ainsi
qu’un classement du nombre de mentions de leurs noms, en essayant d’établir quel est le rapport entre les Français et les Allemands au niveau des textes et quelles sont les personnalités le plus souvent invoquées par le philosophe franco-roumain.
Dans une seconde étape, nous procéderons au lancement de notre démarche comparative, en explorant les rapports établis par Cioran avec un nombre d’auteurs allemands et français. Nietzsche, Schopenhauer, Simmel, Weininger, Spengler seront les penseurs choisis parmi les Allemands, tandis que Pascal, les moralistes, Valéry et Barrès seront les représentants des Français. La sélection de ces personnalités a été faite selon trois critères: 1. le nombre de références présentes dans les textes cioraniens; 2. les aveux de Cioran concernant l’influence que ceux-ci ont exercée sur lui ou leur fréquentation de longue durée; 3. les opinions des exégètes concernant les principales influences subies par la pensée cioranienne. Par la superposition de ces critères, nous avons obtenu une liste qui comprend, dans notre vision, les plus importants auteurs français et allemands du point de vue de leur signification pour la configuration de l’œuvre cioranienne. Nous essayerons de déterminer la profondeur des influences exercées par ceux-ci sur Cioran, leur caractère de durée ou strictement circonstanciel, en suivant également dans quelle mesure les influences respectives sont visibles le long de sa vie ou seulement pour une période limitée, ainsi que la manière dont le passage dans le milieu culturel français modifie ou non ces tendances. Ainsi, nous étudierons les stratégies cioraniennes de camouflage des influences, ainsi que les déformations créatrices auxquelles il soumet ses sources, en les intégrant de façon organique à sa pensée.
Table des matières
Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
I. La concurrence des influences culturelles françaises et
allemandes dans la culture roumaine
1. La culture roumaine: complexes d’infériorité, modernisation,
problèmes d’identité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
A. Complexes d’infériorité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
B. Le début de la modernisation: les influences
occidentales... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
C. Paradigmes concurrents concernant la modernisation. . . . 34
2. L’image des Français et des Allemands dans
les ouvrages cioraniens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46
A. La critique du modèle culturel français . . . . . . . . . . . . . . . 46
B. Le portrait des Français . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 68
C. Le portrait des Allemandes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 80
D. Personnalités françaises et personnalités allemandes dans
l’œuvre de Cioran . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89
II. L’influence de la philosophie allemande sur la pensée de Cioran
1. Cioran et la philosophie de Nietzsche . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
A. Le portrait de Nietzsche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
B. L’influence de Nietzsche sur la pensée de Cioran . . . . . . 116
a. Ontologie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120
b. Gnoséologie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126
c. Morale et religion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
2. L’influence de Schopenhauer sur l’œuvre de Cioran . . . . . . 154
A. Le portrait de Schopenhauer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155
B. Les idées schopenhaueriennes dans l’œuvre roumaine
de Cioran . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 159
5
C. Influences schopenhaueriennes dans l’œuvre française
de Cioran . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 173
3. Cioran et Simmel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 188
A. Simmel en tant que personnage tragique. . . . . . . . . . . . . 189
B. Le caractère tragique de la vie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191
4. Cioran et Weininger . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
A. Le portrait de Weininger . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
B. La femme et la signification de l’amour . . . . . . . . . . . . . 204
5. Cioran et Spengler . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
A. La morphologie de la culture en résumé . . . . . . . . . . . . . 221
B. La Transfiguration de la Roumanie en tant que volume
d’inspiration spenglerienne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 226
C. Les idées spengleriennes dans l’œuvre française
de Cioran . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 233
III. Influences culturelles françaises dans l’œuvre de Cioran
1. Cioran et Pascal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241
A. L’image de Pascal dans les écrits cioraniens . . . . . . . . . . 241
B. L’anthropologie de Pascal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 250
C. L’homme de Cioran et ses traits pascaliens . . . . . . . . . . . 262
2. Cioran et les moralistes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 273
A. Les portraits des moralistes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 273
B. Les influences des moralistes dans l’œuvre de Cioran . . 280
3. Cioran et Valéry . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 298
A. Le portrait de Valéry . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 298
B. Cioran et l’influence de Valéry . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 304
4. Cioran et Barrès . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 328
A. L’image de Barrès dans les écrits de Cioran . . . . . . . . . . 328
B. Le portrait d’Élisabeth d’Autriche . . . . . . . . . . . . . . . . . . 330
C. L’Espagne et les Espagnols . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 335
Conclusions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 343
Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 353
Index nominum . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 373
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Informations sur l'auteur
Ciprian VĂLCAN, études de philosophie à l’Université de Vest de Timisoara. Boursier roumain de l’École Normale Supérieure de Paris et du Gouvernement français. Maîtrise et DEA de philosophie à la Sorbonne. Docteur en philosophie de l’Université Babeş-Bolyai de Cluj-Napoca (2002), docteur ès lettres de l’Université de Vest de Timisoara (2005), docteur en histoire culturelle de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes de Paris (2006). Maître de conférence à la Faculté de Droit de l’Université Tibiscus de Timisoara. Membre de l’Association roumaine des chercheurs francophones en sciences socio-humaines, de l’Institut d’études culturelles centrales et est-européennes A Treia Europă (la Troisième Europe), de l’Union des Écrivains de Roumanie, du comité de rédaction des revues Orizont et A Treia Europă, du laboratoire de recherche EA 3579, L’Europe centrale et orientale depuis le Moyen-Âge : histoire et interculturalité de l’École Pratique des Hautes Études de Paris et du comité scientifique international de la Revista Colombiana de Filosofia de la Ciencia. Président de la Société des Jeunes Universitaires de Roumanie. Coordonnateur de la collection Eidos aux éditions Augusta de Timisoara, de la collection
Magister aux éditions de l’Université de Vest de Timisoara et de la Collection Mirador aux éditions Napoca Star. Auteur de nombreux articles et livres: Recherches autour d’une philosophie de l’image, 1998 ; Studii de patristică şi filosofie medievală (Études de patristique et philosophie médiévale), 1999 ; Eseuri barbare (Essais barbares), 2001 ; A través de la palabra (À travers la parole), Festinul scepticului. Influenţe culturale franceze şi germane în opera lui Cioran (Le festin du sceptique. Influences culturelles françaises et allemandes dans l’œuvre de Cioran), Elogiul bîlbîielii (L’éloge du balbutiement), Filosofia pe înţelesul centaurilor (La philosophie pour les centaures) – sous presse. Coordonnateur de plusieurs volumes parmi lesquels : Jacques Le Rider – Europa Centrală sau paradoxul fragilităţii (Jacques Le Rider – Europe Centrale ou le paradoxe de la fragilité), Polirom, Iaşi, 2001 ; Labirintul subiectivităţii (Le labyrinthe de la subjectivité), Augusta, Timişoara, 2001 ; O anatomie a discursului filosofic (Une anatomie du discours philosophique), Augusta, Timişoara, 2002 ; Michel Serres – Modelul lui Hermes (Michel Serres – Le modèle d’Hermès), Editura Universităţii de Vest, Timişoara, 2003 ; Jacques Le Rider – Otto Weininger sau voluptatea excesului (Jacques Le Rider – Otto Weininger ou la volupté de l’excès), Editura Universităţii de Vest, Timişoara, 2003 ; Paradigma ereticului (Le paradigme de l’hérétique), Augusta, Timişoara, 2004 ; Tentaţia ideii (La tentation de l’idée), Editura Galaxia Gutenberg, Cluj-Napoca, 2004 ; Eseuri de fenomenologie a culpabilităţii (Essais de phénoménologie de la culpabilité), Augusta, Timişoara, 2004 ; Cultura memoriei în Europa Centrală (La culture de la mémoire en Europe Centrale), Editura Universităţii de Vest, Timişoara, 2005 ; Fragilitatea spiritului (La fragilité de l’esprit), Editura Galaxia Gutenberg, Cluj-Napoca, 2005 ; Inerţia imaginaţiei (L’inertie de l’imagination), Editura Galaxia Gutenberg, Cluj-Napoca, 2005 ; Fascinaţia formei (La fascination de la forme), Editura Galaxia Gutenberg, Cluj-Napoca, 2006 ; Reprezentări culturale ale nebuniei (Représentations culturelles de la folie), Editura Galaxia Gutenberg, Cluj-Napoca, 2006.
Compte-rendu | CIORAN – ENTRE LES INFLUENCES PHILOSOPHIQUES ALLEMANDES ET LES INFLUENCES CULTURELLES FRANÇAISES
Le livre de Ciprian Vălcan1 attire tout esprit scientifique qui aime la rigueur de la pensée et de l’écriture. Bien conçu et rigoureusement ordonné, nous constatons, dès les premières pages, que nous nous trouvons devant un mémoire de doctorat, systématique et bien documenté, surveillé et encouragé par Jacques Le Rider. Nous nous trouvons devant un kaléidoscope qui suscite notre intérêt non seulement par la variété des thèmes et figures abordés mais aussi par la manière de les traiter pour aboutir à des conclusions bien argumentées. Dès le début, l’exégète établit sa façon de travailler : l’analyse contextuelle et textuelle, qui recouvre les trois grandes sections du livre : « La concurrence des influences culturelles françaises et allemandes dans la culture roumaine » ; « L’influence de la philosophie allemande sur la pensée de Cioran » ; « Influences culturelles françaises dans l’œuvre de Cioran ».
Il est bien connu le fait que Cioran représente un sujet propice à la méditation, surtout personnelle et personnalisée, qui mène à des livres-simulacres dont l’auteur ne réussit qu’à cioraniser, sans le moindre détachement ou la moindre attitude critique. Ce n’est pas du tout le cas de Ciprian Vălcan, esprit philosophique et doué d’intelligence critique, qui se propose de nous mettre devant toute la diversité de la thématique cioranienne, partiellement discutée et rediscutée par plusieurs exégètes roumains ou étrangers (par exemple les rapports de Cioran avec Spengler, Nietzsche, Valéry), partiellement ignorée ou faussement traitée. D’ailleurs, dans son introduction, l’auteur explique sa démarche :
Dorénavant, on doit suivre les ouvrages de synthèse qui se concentrent sur les aspects essentiels de sa pensée, en dépassant les approches sensationnelles ou strictement émotionnelles, en quittant l’accidentel et l’éphémère en faveur d’une enquête sur les orientations profondes présentes dans la réflexion de Cioran. Or, nous croyons qu’une de ces orientations est l’étude de son métabolisme intellectuel, l’établissement du réseau d’influences, d’emprunts, de déformations qui fonctionnent dans son rapport avec certains des plus grands esprits de l’histoire de la culture, en nous permettant de mieux comprendre la façon dont les thèmes récurrents de ses volumes se structurent.2
L’importance d’une telle recherche consiste au moins en deux points forts : son ampleur thématique (y réunir pour débattre, avec objectivité scientifique, toute la série d’influences subies par Cioran, et les traiter rigoureusement, malgré leur grand nombre) ; sa méthode d’analyse, par trois mouvements linéaires, suivant, dans chaque chapitre le raisonnement : thèse – antithèse – synthèse. Selon un raisonnement totalisant, il est bien évident que, pour mieux encadrer et comprendre la personnalité et la création de Cioran, il faut commencer par l’explication du contexte socio-culturel roumain où il se forme, par la mise en discussion des particularités de la culture roumaine et des influences qu’elle a subies.
C’est dans le premier chapitre, à valeur générique, que Ciprian Vălcan fait le panorama de toute une atmosphère spirituelle, caractéristique à la Roumanie moderne et de toutes les attitudes de la génération de Cioran vis-à-vis de leurs options culturelles. Il insiste sur ce qu’il y a de définitoire dans la culture roumaine : son identité, les influences extérieures qu’elle a subies (l’importance du modèle culturel français ou de la culture allemande), ses complexes, sa modernisation, pour y intégrer la pensée et l’écriture cioranienne, elles aussi influencées et stigmatisées par ces deux pôles culturels. En fait, l’œuvre cioranienne est vue comme un réceptacle de tout ce qui se passait dans la vie culturelle et spirituelle roumaine de l’époque moderne. Cioran se voit lui aussi diviser entre les deux grands versants culturels : l’Allemagne et la France, qui l’ont différemment marqué: la première, par ses philosophes, (et l’exégète s’arrête surtout à Nietzsche, Schopenhauer, Simmel, Weininger, Spengler) a approfondi sa manière de penser, tandis que la deuxième, par ses moralistes et ses écrivains (y sont analysés Pascal, les moralistes, Valéry, Barrès) a formé sa manière d’écrire, son style. En d’autres mots, il y a tout un contenu idéatique et philosophique repris des Allemands, et toute une forme, un appétit pour la formulation, découvert chez et entretenu par les Français.
On remarque tout de suite la formation philosophique de l’auteur. Il y a tout un fil conducteur, bien suivi et bien développé, qui fait couler la lecture, tout en insistant sur ses points forts, sur ses articulations fondamentales. L’auteur ne se perd jamais dans la foule de détails, il sait très bien où il veut arriver par chaque affirmation insérée. Au début, il se place à l’extérieur pour mieux saisir les pièges où sa recherche pourrait le conduire. Il accorde au contexte socio-culturel et politique roumain, le rôle d’encadrement général et met en page et en scène les deux grandes influences exercées sur la culture roumaine et sur ses grands représentants, Cioran en spécial : la culture allemande et la culture française, sans ignorer le fait qu’
(…) au niveau du mental collectif il s’est fixé la conviction indéniable que la France a été la seule nation européenne à aider les Roumains dans tous les moments difficiles de leur histoire, en soutenant leurs efforts pour obtenir l’indépendance et pour réaliser l’unité nationale.3
Les grands intellectuels roumains de l’époque ont joué un rôle essentiel dans le choix d’un modèle ou d’un autre (deux exemples : Titu Maiorescu et Eugen Lovinescu).
Mais il n’est pas un simple collecteur de données historiques, il les systématise et les analyse avec lucidité critique, il va du général au particulier, en arrivant à détecter les aspects essentiels que ces influences ont provoqués sur la configuration et la constitution de profondeur de la culture roumaine. Et Cioran en fait partie. Il subit alors l’influence de deux modèles de pensée et d’écriture. L’exégète s’arrête également à l’influence que Nae Ionescu a exercée sur la génération de Cioran, à la critique qu’il fait au modèle culturel français, à ce modèle rationaliste qui n’exprime plus « le dynamisme irrationnel de la vie » si cher à Cioran pendant sa jeunesse. « Le jeune Cioran » voit toujours en opposition les deux typologies culturelles, française et allemande, et se place, sans réserve, du côté de la dernière. Pour lui,
La France devient l’équivalent mental du bourgeois, de l’équilibre, du bon sens, de la médiocrité, de l’épuisement vital, de la maturation dépourvue d’illusions, tandis que l’Allemagne représente la personnification de l’élan, du tempérament tumultueux et tragique, de la lutte et de la tension, du besoin de changement, du dépassement du rationalisme, de la jeunesse tumultueuse et pleine d’idéaux.4
L’analyse critique recouvre, pour chaque problématique, un double schéma successive ; de cette façon, nous avons la surprise de découvrir deux Cioran (le Roumain et le Français), deux philosophies (déterminées par le poids des influences subies à certaines périodes) et deux manières d’écrire (en roumain et en français). Vălcan rejette avec des preuves apportées en discussion à propos de chaque thème traité, la version, souvent véhiculée, d’un Cioran qui, en passant du roumain au français, n’aurait fait que de se traduire, l’hypothèse de la continuité de la pensée et de l’écriture cioranienne. Il y un schisme, une rupture que Cioran subit et qui fait de lui un Janus. Son visage est double :
Dans sa jeunesse, Cioran est un partisan fervent de l’enthousiasme et de l’élan juvéniles et croit que les Allemands incarnent les vertus de cette âge, tandis que les Français sont les représentants digne de mépris de l’honorabilité et du manque de force vitale de la maturité. Avec le passage des années, Cioran s’éloigne de sa vision initiale, il adopte la pose sceptique qui allait le rendre célèbre et devient un critique acerbe des illusions, de l’espoir, de l’élan, considérés comme des formes impardonnables de naïveté, des erreurs impossibles à excuser chez un sage.5
Le critique rédige son texte en fonction des deux perspectives qu’il saisit chez cioranienne : la perspective de jeunesse, proallemande, provitaliste, dominée par la lecture des grands auteurs allemands et le culte de cette nation (« le jeune Cioran ») ; la perspective de la maturité, profrançaise, dominée par le culte des écrivains français et de la langue française, par le goût raffiné et aristocratique (l’autre Cioran). Malgré la multitude de changements auxquels Cioran a soumis sa vision philosophique et scripturale, cette recherche réussit à dresser leur schéma ainsi que tout un système de renvois bio-bibliographiques et d’explications que le lecteur ne peut que parcourir avec curiosité. Ciprian Vălcan fait l’inventaire de tous les noms allemands et français que Cioran a cités le plus sur deux plans : ses œuvres et ses Cahiers. D’après leur fréquence et la période où il les fréquente, l’exégète arrive à deux constatations essentielles : les références de Cioran aux personnalités allemandes sont plus nombreuses dans les publications et dans les livres parus en roumain, mais cette tendance change dans sa période française, ce fait étant également prouvé par l’investigation des Cahiers où les références aux Français sont dominantes. La modification d’attitude s’explique par le fait que
Cioran-l’adulte – et ensuite Cioran-le vieux – refuse de s’identifier encore avec les croyances de la période roumaine, considérées comme de simples naïvetés juvéniles, de dangereuses projections idéologiques à conséquences néfastes sur le déroulement de toute sa vie ultérieure.6
Mais l’attitude de Cioran change non seulement au niveau des préférences entre les deux cultures opposées mais aussi au plan de leurs représentants isolés : Nietzsche, Schopenhauer ou Valéry, Barrès. Au début, il semble embrasser leurs idées mais ce n’est que pour s’en détacher ultérieurement. Les préférences de jeunesse sont repoussées à la maturité française.
Chaque relation de Cioran avec un autre auteur, soit allemand soit français, est conçue par Ciprian Vălcan en deux mouvements scripturaux :
-
la présentation de l’auteur en question ainsi que sa vision philosophique et scripturale ; Tour à tour, des chapitres sont dédiés, avec méticulosité à : Nietzsche, Schopenhauer, Simmel, Weininger, Spengler, du côté allemand, Pascal, les moralistes (La Rochefoucauld et Chamfort, surtout), Valéry et Barrès, du côté français.
-
l’influence de l’auteur en question sur Cioran, les idées que celui-ci a reprises de lui pour les suivre ou pour s’en détacher. Tout cela est suivi en deux reprises temporelles : la jeunesse roumaine et la maturité française, et deux attitudes contraires : l’identification ou l’assimilation et la distanciation et ou la réfutation.
Selon l’inventaire original de Vălcan, Nietzsche est la personnalité allemande la plus présente dans les écrits cioraniens, 104 occurrences, (surtout dans la période roumaine) et Pascal, son corollaire français, 76 occurrences. Par conséquent, un des débats les plus poussés se porte sur Cioran et Nietzsche, celui-ci ayant marqué sa réflexion sur trois axes : « ontologique », « gnoséologique » et « éthique ». À la suite de cet examen approfondi des œuvres des deux philosophes, une conclusion s’impose à l’esprit du critique :
À côté de nombreux motifs spengleriens, simmeliens, schopenhaueriens et weiningeriens, le filon de la pensée nietzschéenne représente l’une des bases qui permettent, graduellement, la configuration de la réflexion originale de Cioran, en lui assurant les matériels nécessaires pour la constitution de son style particulier de philosophie, avec ses thèmes récurrents et son écriture spécifique.7
En ce qui regarde Schopenhauer, le chercheur arrive à la conclusion que Cioran est intéressé par Schopenhauer – le moraliste, plutôt que par le philosophe, en appréciant son humour et sa manière d’écrire. Mais cette parallèle subit également une coupure de fréquence et d’intensité, Et ce moment est représenté par le Précis de décomposition qui exprimerait la courbure de la pensée cioranienne, la constitution d’un esprit adversaire au moi, à l’illusion, à l’individualité, à l’enthousiasme. Le reproche de « l’autre Cioran » adressé à Schopenhauer est de proposer « un faux modèle de l’esprit, en violentant l’image réelle de la pensée, en refusant d’accepter la contradiction, la censure, l’ellipse. »8
Même si le nom de Simmel est peu présent dans les écrits cioraniens, Ciprian Vălcan le met parmi « les personnages tragiques » qui ont joué un rôle capital sur Cioran surtout grâce à son extraordinaire virtuosité stylistique. Un autre personnage marquant de l’univers littéraire de Cioran est Otto Weininger dont la philosophie acquiert une valeur confessionnelle très chère à Cioran. Il est l’un des héros de sa jeunesse, qui l’a touché, entre autre, par l’acte suicidaire, par sa haine des femmes et le reniement de ses origines juives. C’est la dimension biographique de l’œuvre de Weininger, son « cas » à part, qui suscitent l’intérêt de Cioran. Ce n’est pas la même chose avec Spengler, sa vie n’a rien de palpitant, cette fois-ci c’est son autorité qui l’influence. Il reprend le schéma spenglerien dans Schimbarea la faţă a României tout en y dressant sa propre conception car, nous dit le critique,
Cioran ne peut embrasser le fatalisme spenglerien non plus, puisqu’il refuse de croire qu’il n’y a rien à imputer aux Roumains pour leur destin minable, que tout est dû aux conditions hostiles , convaincu de ce qu’ils sont les seuls responsables (…) pour le manque de courage dont ils témoigné, à cause de l’attachement à des valeurs au rôle strictement passif au détriment des valeurs bellicistes de l’excès et du combat qui leur auraient assuré une autre position dans l’histoire.9
La période française coïncide avec une préoccupation poussée pour l’écriture, pour d’autres types de réflexions. Pascal, les moralistes ou Valéry deviennent des maîtres dignes d’être cultivés. Des premiers, il prend le style fragmentaire et aphoristique, la parcimonie de l’expression, la discontinuité et le contradictoire, la vision sur l’homme, le sarcasme, le pessimisme, le culte de l’ennui ainsi qu’une série de thèmes : l’amour, l’amitié, l’amour-propre, l’envie, le louange, la flatterie. Mais finalement, Cioran construit sa propre vision du monde et de l’homme, tout en se sentant obligé de :
(…) attirer l’attention sur le monstrueux qui gouverne la nature humaine, sur le mal profond qui en trace les contours. Ses écrits français sont une véritable cartographie de ces continents de l’horreur, une ébauche en vitriol.10
Si Cioran reconnaît sans réserve le rôle joué par les moralistes français dans la configuration de sa pensée et de son écriture, il ne garde pas du tout la même attitude envers Valéry. Cette relation est toujours ambivalente : soit il admet l’importance que Valéry a jouée dans sa vie, soit il la nie. En fait, à toute identification passagère avec l’Autre correspond l’attaque lucide contre celui-ci. Le cas de Valéry est, en ce sens, le plus suggestif.
Conscient de l’importance de l’œuvre de l’auteur de Monsieur Teste dans la cristallisation de ses propres options stylistiques, Cioran essaie de se défendre de son influence considérée comme stérilisante et se saisit de presque toute occasion pour se délimiter de sa poétique.11
La dernière parallèle se produit entre Cioran et Barrès, cité surtout par « le jeune Cioran » qui découvre chez lui deux motifs d’attraction : le culte pour Élisabeth d’Autriche et pour l’Espagne et les Espagnols.
On constate, à la fin de la lecture de ce traité de philosophie comparé dont le noyau est l’œuvre de Cioran qui, grâce à des rapports avec les œuvres des autres, dévoile toute sa différence spécifique, toute son originalité, que nous avons parcouru toute une systématisation des idées philosophiques et existentielles de plusieurs auteurs de grande taille de la culture universelle. L’ambition du chercheur de rassembler sous la couverture d’un seul livre toute cette problématique des influences culturelles allemandes et françaises, si vaste et si controversée, donne de remarquables résultats : nous nous trouvant devant un volume de synthèse, bien documenté scientifiquement, avec une riche bibliographie mise à jour qu’il parcourt avec un fin esprit critique et qui se fond dans sa propre recherche et sa propre expression. La pensée de Cioran, mise en balance avec tant de systèmes de pensée, révèle ses particularités et son permanent changement de contenu et de forme. Finalement, les autres ne sont pour Cioran que des étapes nécessaires à la formation/formulation de sa pensée et de son écriture et pour Ciprian Vălcan un excellent prétexte de soumettre à une double analyse, en perspective cioranienne et personnelle, les visions philosophiques et existentielles des grands auteurs allemands et français.
Mihaela-Genţiana STĂNIŞOR
1 Ciprian Vălcan, La concurrence des influences culturelles françaises et allemandes dans l’oeuvre de Cioran, Bucureşti, Institutul cultural roman, 2008, 381 p.
2 Ibid., pp. 7-8.
3 Idem.
4 Ibid., p. 59.
5 Ibid., p. 67.
6 Ibid., p. 97.
7 Ibid., p. 152.
8 Ibid., p. 187.
9 Ibid., p. 230.
10 Ibid., p. 297.
11 Ibid., p. 350.
Citations
1. Le Rider, J., „Les crises de l’identité et de la culture à travers l’écriture” in Alkemie, nr. 1, Cluj-Napoca, Casa Cărţii de ştiinţă, 2008, p. 167-168
2. Stănişor, M.G., „Cioran – Entre les influences philosophiques allemandes et les influences culturelles françaises” in Approches critiques, X, Sibiu-Leuven, Editura Universităţii „Lucian Blaga”-Les Sept Dormants, 2009, p. 191-198
3. Mihăilescu, Dan C., Omul care aduce cartea, Pro TV, 7 mai 2009
4. Mihăilescu, Dan C., „Schimbarea la faţă a Franţei” in Evenimentul Zilei, 8 mai, 2009, p. 5
http://www.glsa.ro/informatii/actualitati/14707-un_nou_volum_de_ciprian_valcan.html
http://www.romaniaculturala.ro/articol.php?cod=12518
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