Vox Philosophiae vous recommande :

Karma veut dire action. La loi du karma signifie que toute action est suivie d’effet, soit dans l’immédiat, soit dans un futur indéterminé. Selon cette conception, ma situation présente résulte de mes actes antérieurs, si l’on met de côté, bien sûr, les causalités purement naturelles, comme par exemple mon groupe sanguin, la couleur de ma peau etc. De même, ce que je fais aujourd’hui conditionne mon avenir. Il en résulte que nous avons intérêt à réfléchir avant d’agir. Il serait erroné de considérer cette loi comme un déterminisme strict qui abolirait toute liberté. En fait nous pouvons modifier, non le passé comme tel, mais sa signification pour nous, en éclairant nos actes passés par la conscience réflexive et les résolutions pour l‘avenir. La conscience ne peut pas tout, mais elle peut agir comme une force capable d’infléchir le cours des événements. Toute destinée est ainsi une combinaison de hasards, de conditionnements et de décisions. La philosophie se propose d’augmenter la part de la conscience dans nos pensées, nos paroles et nos actes, en réduisant d’autant la nécessité et la servitude.

Je n’aime pas que l’on déclare que tout est joué à l’âge de cinq ans. C’est absurde, même s’il est patent qu’une certaine direction est donnée par les influences et expériences du jeune âge. Il serait bien hardi de prédire l’avenir à partir de cette base initiale, même si le conditionnement précoce est particulièrement prégnant. De même, je serais bien mal inspiré d’anticiper la teneur de mon avenir, - si toutefois j’ai encore un avenir.

Freud a écrit : « Tout est hasard dans la vie des hommes ». Ce n’est vrai qu’à demi. Il voulait peut-être marquer par là le caractère indéterminé de l’existence, le rôle de l’entourage, des rencontres imprévisibles, des événements, de la tradition familiale et culturelle, des aléas politiques et autres, dont les effets sont imprédictibles. Mais parallèlement il faut bien reconnaître au sujet une certaine constance dans ses désirs et ses choix, qui expriment généralement une tendance de fond, même si le chemin suivi est cahoteux, sinueux, ou fantasque. Après coup se dessine un itinéraire, dont la singularité risque fort d’échapper au sujet lui-même. Et c’est là que nous retrouvons la loi du karma : je suis agi tout en agissant, et il n’est pas sûr que je sache que je suis agi. Spinoza remarquait que, si connaissons nos désirs ,nous en ignorons ordinairement les causes. Mais ces causes, pour être difficiles à démêler, ne sont point totalement indémêlables. Il y faut une attention constante et une forte capacité réflexive.

Je considère que si nos représentations de la liberté sont le plus souvent mythiques et illusoires ce n’est pas une raison de supprimer la liberté. Il me semble qu’il existe une indétermination principielle dans la nature qui rend possible la création de la nouveauté : c’est le clinamen, ou en langage moderne, l’imprévisibilité quantique. Si bien que la relation causale coexiste avec l’indéterminisme. Il en va de même dans la vie des hommes, hasard d’un côté, détermination de l’autre. Le karma exprime la détermination, que le hasard vient relativiser, et que la conscience peut infléchir. Quoi qu’il en soit il faut renforcer la conscience.

Dans la Lettre à Ménécée Epicure distingue trois sortes de causalité : la nécessité, le hasard et nous-mêmes. « La nécessité est irresponsable, le hasard instable, mais notre volonté est sans maître ». Il faut rejeter fermement la doctrine de la nécessité universelle qui ruine toute liberté et tout projet de sagesse. Et ne point s’abandonner au hasard, quel que soit son rôle dans notre vie, lui qui offre les occasions des peines et des joies, mais les occasions seulement, puisque c’est la juste pensée des biens et des maux qui fait la vie bienheureuse.


Lire tout l'article... Add a comment

Vox Philosophiae vous recommande : - LE JARDIN PHILOSOPHE, le blog de Guy Karl

« La terre entière vit dans la peine et c’est pour la peine qu’elle a le plus de capacités ». C’est un constat, un diagnostic qui repère le symptôme universel : la peine, « ponos » : mal, fatigue, travail, labeur, douleur,  souffrance. Cette évidence exprimée par le médecin Epicure rencontre étonnamment celle de Bouddha : le monde est « dukkha », souffrance. La philosophie commence, et doit commencer par la reconnaissance des faits, et le fait premier, irréfutable, est la souffrance de tous les êtres sensibles, animaux et humains, condamnés au besoin, à la soif, au souci du lendemain, et pire encore à la cupidité et la peur. En écho, Schopenhauer dira que toute biographie  est une pathographie. Reste à expliquer pourquoi c’est pour la peine que le monde a le plus de capacités, et non pour le bonheur.

Ce qui est inévitable c’est la nécessité : se nourrir, respirer, dormir et se mouvoir, assurer sa subsistance et sa sécurité. C’est déjà un travail auquel il n’est pas de remède. Mais on peut en réduire l’étendue si on  limite les exigences au nécessaire. En quoi l’animal est plus doué que l’humain, qui s’invente mille besoins superfétatoires de gloire, de renommée, de prestige ou de pouvoir. (Voire les analyses de Hobbes sur l’état de nature). Nous prenons pour nécessité ce qui n’est qu’artifice et bulles de savon. Aussi sommes nous particulièrement doués pour l’insatisfaction chronique et le malheur qui la suit comme son ombre.

Tout diagnostic exige une étiologie : quelles en sont les causes ? Epicure dira que c’est l’illimitation du désir qui repose à son tour sur une méconnaissance des lois de nature. Le corps est facile à satisfaire mais l’esprit s’emballe et se nourrit d’illusions. On croit pouvoir étendre à l’infini la jouissance alors que le pouvoir du corps est limité. Qui a mangé à sa faim « est l’égal de Zeus en personne ». Tout surplus est  néfaste. Pour les désirs il importe de raisonner  selon le modèle du besoin, non que le désir soit  simple besoin, mais il devrait se ranger à la norme de la satisfaction. Le riche qui veut encore plus de richesse est pauvre en son âme, rongé par la gangrène de la soif. Le vrai plaisir réside dans un corps-esprit sain qui se réjouit de sa santé et veut la communiquer à ceux qui souffrent.

Bouddha  repère trois causes du malheur : le désir illimité, la haine et l’ignorance, sachant que c’est l’ignorance qui est en dernier lieu la cause des deux autres maux. Dukkha est fruit de l’ignorance. Laquelle est source de l’attachement. Attachement à un moi considéré comme substantiel et permanent, et qui, à l’analyse, se révèle impermanent, sans constance ni consistance, simple flux de processus physiques et psychiques, aussi mobiles et évanescents que le cours d’une rivière ou que la fumée d’une torche. Cette illusion du moi génère toute une série de passions funestes : envie, haine, jalousie, colère, égoïsme, ambition, vanité, orgueil, toutes expressions de l’insatisfaction fondamentale, source inépuisable de malheurs.

Cette étiologie à son tour demande une généalogie. Comment donc ces causes, repérables, seraient-elles des effets d’une causalité encore plus profonde ? S’il est relativement aisé de rapporter ces maux à des sources communes, reste à expliquer comment cette disposition générale au malheur a pu faire son entrée dans le monde.

Dans la lignée d’Epicure, Lucrèce évoque une histoire de l’humanité. L’inventivité propre de l’homme s’est exprimée dans la création des outils, des techniques, apportant de la sécurité et de la puissance  face aux animaux féroces et à l’indigence relative de la nature. Mais ces progrès s’accompagnent presque toujours de maux nouveaux puisque l’outil est aussi bien une arme de guerre. Tout progrès est ambivalent. C’est encore un constat, et non une explication généalogique. Le problème est reporté. Ailleurs Lucrèce déclare que l’homme est un vase percé, incapable de retenir en son sein le plaisir et la satisfaction, comme s’il existait un vice dans la composition même de l’être humain, une faille constitutive qui le condamne aux illusions passionnelles. On se demandera si cette faille n’est pas la conséquence de l’arrachement de l’humain à la nature universelle, l’oeuvre même du langage et de la culture. Cette hypothèse sera traitée plus spécialement par la modernité, de Rousseau et Freud à Lacan et Lévi-Strauss.

Une telle réponse de type historiciste ne satisfera qu’à demi : elle revient à attribuer au hasard de l’évolution la définition de l’être humain, et donc la cause générale de l’insatisfaction. On ne peut refaire l’histoire. On se contentera de la rectifier. En encore : l’amendement ne se peut faire qu’au niveau de l’individu, capable d’entendre raison et de rectifier sa conduite par la juste connaissance des causes relatives et des remèdes appropriés : étude de la nature et de ses lois (physio-logie), reconversion du désir, éthique de la vie meilleure. Le médecin Epicure ne croit pas aux solutions sociales et politiques. Que chacun devienne son propre médecin par l’étude assidue de la doctrine.

Bouddha refuse tout net de chercher une généalogie, renvoyant tout un chacun à sa souffrance, à ses causes proches et aux remèdes efficaces : « O moines, ce samsâra est inconcevable : on ne peut découvrir aucun premier commencement pour les êtres qui, entravés par l’ignorance et pris au piège de la soif du désir, se hâtent et se précipitent au travers de ce cercle de renaissances ».

Chercher la cause des causes est impossible.  Et puis, à qui cela servirait-il sinon à entretenir le malheur en se déchargeant sur la fatalité, l’histoire, ou quelque dieu pervers. L’univers n’a ni début ni fin, le samsâra est éternel, et c’est à chacun, avec ses propres moyens, de trouver une sortie vers la lumière. 


Lire tout l'article... Add a comment

Vox Philosophiae vous recommande : - LE JARDIN PHILOSOPHE, le blog de Guy Karl

 

 

Dionysos, entouré du chœur des Ménades, fait son entrée à Thèbes. Le roi Pentée, scandalisé par  le comportement des femmes qui ont fui la ville pour s’égailler dans les forêts, ordonne de saisir et d’enchaîner cet étranger perturbateur qui se prétend fils de Zeus. Horrifié par cette décision qu’il juge impie, le Chœur prend la parole pour célébrer le dieu, et avant toutes choses, le vin qu’il a donné aux dieux et aux hommes, cette dive boisson « qui met fin aux souffrances des malheureux ».

          « Le fils de Sémélé, qui dans les festins aux belles couronnes

          Vient avant tous les Immortels !

         A lui de conduire le train,

         De folâtrer parmi les chœurs au son des flûtes !

         Il met un terme à tout souci,

        Quand dans les banquets en l’honneur des dieux

        Coulent les perles de la grappe,

        Et que dans les festins ornés de lierre

        Le sommeil monte des cratères,

        Enveloppant les hommes ».

 

          Passage tiré des « Baccantes » d’Euripide, vers 375 à 384)

 

     

 


Lire tout l'article... Add a comment

Vox Philosophiae vous recommande : - LE JARDIN PHILOSOPHE, le blog de Guy Karl

Plus d'articles...

Page 1 sur 133

Début
Précédent
1

Derniers commentaires

Meilleurs commentateurs

Critique moi !

Ce site est destiné à ceux qui aiment les livres, à ceux qui aiment parler des livres, à ceux qui aiment entendre parler des livres. Il propose des critiques de livres, pas forcément des nouveautés, pas forcément des livres connus. Progressivement, le site va s’enrichir, le but étant de retenir des impressions de lecture, pouvant conseiller ou orienter des lecteurs probables. Evidemment, comme tout lieu proposant des critiques littéraires, les critiques qui sont faites sont personnelles, liées à la personnalité, l’histoire, les goûts, la culture de leurs auteurs, et n’engagent que ces auteurs. Ce site est également un lieu d’échanges, puisque vous pouvez laisser des commentaires sur les critiques qui vous intéressent.

Le vocabulaire des philosophes : La philosophie classique, XVIIe - XVIIIe siècle, Collectif

Détails sur le produit Le vocabulaire des philosophes : La philosophie classique, XVIIe - XVIIIe sièclePar Collectif Prix catalogue: EUR 59,00 Prix: EUR [...]  

Le vocabulaire de Plotin, Agnès Pigler

Détails sur le produit Le vocabulaire de PlotinPar Agnès Pigler Prix catalogue: EUR 5,00 Prix: EUR 4,75 & éligible à la livraison gratuite pour les [...]  

Par-delà bien et mal par Friedrich Nietzsche

Par-delà bien et malPar Friedrich Nietzsche, Giorgio Colli, Mazzino Montinari Prix catalogue: EUR 7,30 Prix: EUR 6,93 & éligible à la livraison gratuite pour [...]  

La justice -L'épreuve français/philo pour les prépas scientifiques programme 2011-2012 Par Florence Chapiro, Aurélien Hupé

La justice -L'épreuve français/philo pour les prépas scientifiques programme 2011-2012Par Florence Chapiro, Aurélien Hupé Prix catalogue: EUR 15,90 Prix: EUR [...]  

De la démocratie en Amérique, tome 2, Alexis de Tocqueville

Détails sur le produit De la démocratie en Amérique, tome 2Par Alexis de Tocqueville Prix catalogue: EUR 8,40 Prix: EUR 7,98 & éligible à la [...]  

La mort : Essai sur la finitude, Françoise Dastur

Détails sur le produit La mort : Essai sur la finitudePar Françoise Dastur Prix catalogue: EUR 26,00 Prix: EUR 24,70 & éligible à la livraison gratuite [...]  

Critique de la faculté de juger, Emmanuel Kant

Détails sur le produit Critique de la faculté de jugerPar Emmanuel Kant Prix catalogue: EUR 8,80 Prix: EUR 8,36 & éligible à la livraison gratuite [...]  

La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, tome 2 : Destins collectifs et mouvements d'ensemble, Fernand Braudel

Détails sur le produit La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, tome 2 : Destins collectifs et mouvements d'ensemblePar Fernand [...]